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6 juillet 2022
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Vivre-ensemble : Ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare, y compris la religion (Par Fr Pierre-Marie Niang)

Ce n’est un secret pour personne que la société sénégalaise est en pleine mutation. Et c’est à vue d’œil. On ne compte plus les comportements de plus en plus désobligeants des uns envers les autres. D’ailleurs, les réseaux sociaux sont le terrain par excellence où l’on peut constater la transition non pas virtuelle, mais effective qui s’opère sous nos yeux.

Cette transition sociologique dont nous faisons cas, on peut la percevoir très nettement : elle est plus qu’audible. Dans ces propos introductifs, nous voulons juste faire remarquer que les mutations en cours dans la société sénégalaise sont « audio-visuels » parce que surmédiatisés malheureusement.  En effet, le discours de beaucoup de personnalités publiques, pas seulement politiques, est de plus en plus violent, agressif, voire désobligeant. Ils sont loin d’être en adéquation avec nos valeurs traditionnelles africaines où l’on nous enseigne la tenue et la retenue dans nos prises de paroles sous l’arbre à palabre, et même en dehors[1].

On note une absence totale de sérénité pour reprendre Martin Heidegger, surtout dans les discours et autres interventions publiques. Le calme et une attitude posée dans les prises de paroles publiques se raréfient de plus en plus, comme la pluie en pleine saison sèche.

Mais là où on note d’importants changements de paradigmes dans les « palabres » de certains hommes publics dans les médias, c’est qu’on n’hésite plus à saboter, brocarder, remettre en cause notre vivre ensemble dans la différence qui a toujours caractérisé notre société sénégalaise.

En effet, des hommes publics religieux, avec la complicité des médias ou à partir de leur propre média, n’hésitent plus à saper les fondements de notre vivre ensemble. Sur la base d’interprétations rigoristes de leurs textes sacrés, ces religieux interdissent à certains sénégalais de fréquenter leurs concitoyens qui ne sont pas de la même religion qu’eux. Ceux qui ne croient pas en Dieu, n’en parlons même pas. Ils disent même à ceux qui ne veulent pas l’entendre que ce n’est pas « religieux » de se réjouir avec un non-musulman, ce n’est pas « religieux » de compatir à la douleur qui frappe un non-musulman ! Et ce genre d’interdits sociaux assassinant notre « vivre ensemble » sont de plus en plus légion et qui plus est très largement relayés.

La question est alors de savoir : si on ne peut plus se réjouir avec un non-musulman, si on ne peut plus compatir à la douleur qui frappe notre voisin non musulman, qui est effectivement un collègue, un ami, un bienfaiteur, notre propre père, notre propre mère, notre propre sœur, notre propre frère biologique, notre propre tante, notre propre oncle, c’est que nous sommes juste juxtaposés les uns à côté des autres. Plus rien ne nous unit pas, même le Sénégal que nous sommes censés avoir en commun. Que nous restent-ils à faire alors ? Eh bien, il faut juste se regarder en chien de faïence, voire en ennemis irréductibles comme c’est le cas dans des pays où les conflits interreligieux font rage.

Si ces discours qui mettent en mal notre « cordialité sociale »[2] ou notre « convivialité sociale »[3] passent dans les médias sans être censurés et que leurs animateurs ne sont pas sanctionnés, il ne faudra pas s’étonner de voir les actes de non-dialogue se multiplier sous peu dans notre pays. Car très surement, il y en aura toujours qui adhéreront à ce genre de discours exclusivistes.

Contre ces discours et comportements qui n’honorent pas notre très cher Sénégal, nous osons croire qu’il y a encore des sénégalaises et des sénégalais épris de paix qui dénonceront ces discours haineux.

Un sursaut national est donc nécessaire pour boycotter les chaines de télévisions diffuseurs de discours de la haine et de la division. Abdoul Azize Kébe le dit en ces termes : « Les médias sont davantage utilisés dans un sens qui privilégie l’endoctrinement au nom de l’islam et non l’éveil des populations, c’est-à-dire que nous avons des médias dans lesquels l’islam militant ou les gens qui animent des émissions religieuses diffusent un discours de mobilisation dans le sens de la création d’un nationalisme religieux qui provoque des divisions entre les musulmans » [4]. Et nous pouvons ajouter entre les sénégalais.

Il est donc temps de combattre ce mal à la racine, en les dénonçant vigoureusement. Pour cela, il faut que tous les sénégalaises et les sénégalais s’engagent comme un seul homme à travailler à l’unité et à l’harmonie de notre peuple au-delà de nos différences, qu’elles soient culturelles ou cultuelles.

Nous avons suffisamment d’exemples de sénégalais ayant démontré l’importance de notre vivre ensemble quand bien même que nous appartenons à des religions et à des cultures différentes.

Si au pays de Cheikh Anta Diop, dans ce 21ème siècle, il y a des medias et des animateurs qui diffusent des messages d’exclusion et de division de la société sénégalaise, c’est que la vie et l’œuvre du maître de Thiaytou ne nous aura servi à rien. Débaptisons alors l’université et l’avenue qui portent son nom pour ne citer que ces deux lieux. Dans le pays de celui qui a pensé et promu l’Antériorité des civilisations nègres[5] sur les religions actuellement majoritaires au Sénégal, il est inacceptable de laisser les discours de haine prospérer. Et ce qui est encore plus révoltant, c’est que c’est message de haine son diffusé dans une désinvolture qui frise et même dépasse l’inconscience, synonyme d’insouciance. Ces messages de haine et de division sont diffusés en riant. C’est-à-dire, que leurs auteurs n’en mesure même pas la gravité.

Vivement alors que Cheikh Anta Diop nous inspire et nous aide à être une vraie « nation nègre » et pas une nation arabe ou occidentale, pas une nation fondée sur les premières causes et les principes d’une religion donnée.

Frère Pierre-Marie Niang, o.p.

Licencié en Philosophie

Doctorant en Théologie

[1] Jean-Godefroy Bidima, La palabre : une juridiction de la parole, Paris, Ed. Michalon, 1997.

[2] Cf. Abdoul Azize Kébé, Musulmans et chrétiens au Sénégal. Cordialité sociale et influence dans l’éducation, Dakar, L’Harmattan, Sénégal/Ed. Al Amine, 2020.

[3] Cf. Léon Diouf, Eglise locale et crise africaine. Le diocèse de Dakar, Paris, 2001, p. 210-213.

[4] Abdoul Azize Kébé, « Point de vue, Entretien avec Abdoul Azize Kébé » in Abdourahmane Seck, Mayke Kaag, Cheikh Guèye, Etat, Société et Islam au Sénégal. Un air de temps nouveau ?, Paris, Karthala, 2015, p. 105. Citer

[5] Cheikh Anta Diop, L’antériorité des civilisations nègres. Mythe ou vérité historique ? Paris, Présence Africaine, 1967.

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