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Sénégal
25 mai 2022
ACTUALITE CONTRIBUTION Nationale VIE CHRETIENNE

Un dominicain sénégalais publie une recension critique du livre d’Ahmadou Makhtar Kanté, « De quoi Jésus, fils de Marie, est-il le signe ? »,

Soulignant « le caractère apologétique, pamphlétaire, voire sarcastique », du livre de l’imam Kanté, « De quoi Jésus, fils de Marie, est-il le signe ? », publié aux éditions L’Harmattan, Sénégal, le Frère Pierre-Marie Niang, dominicain, considère qu’il traduit clairement les intentions de son auteur, qui consistent à rompre avec le passé, voire le présent d’un dialogue islamo-chrétien empreint de convivialité. « Il vient introduire dans les relations islamo-chrétienne le poison de la polémique et des débats théologiques stériles qui, on le sait, peuvent déboucher sur des conflits violents et sanglants », écrit-il. Pour lui, ce livre n’apporte rien de nouveau dans l’histoire des rencontres islamo-chrétiennes.

Le nouveau livre d’Ahmadou Makhtar Kanté est un très précieux précédent pour l’histoire de la « cordialité sociale »[1] entre chrétiens et musulmans dans notre pays, le Sénégal. Il faut dire que dans la très ancienne histoire du dialogue islamo-chrétien, c’est la première fois ou l’une des toutes premières fois qu’on voit la publication d’un livre à vocation purement polémiste et controversiste, en tout cas en français. C’est pourquoi, le caractère apologétique, pamphlétaire, voire sarcastique de ce livre de M. Kanté mérite d’être souligné très fortement de prime à bord.

En effet, le genre littéraire qu’emploi l’auteur fait que son livre doit être exclu du cadre traditionnel du dialogue islamo-chrétien tel que pratiqué jusqu’ici dans notre pays. Il ne faut donc pas s’y méprendre, cet ouvrage n’est rien d’autre que la (re)visitation sans nouveaux faits des anciennes traditions de controverses théologiques entre chrétiens et musulmans qu’on ne connait pas du tout au Sénégal[2]. Ce qui nous sort alors de façon très brutale du cadre formel du dialogue islamo-chrétien tel que vécu et pratiqué ces dernières années dans notre pays.

Sous ce rapport, la publication de ce livre traduit clairement les intentions de son auteur. Il s’agit pour lui de rompre avec ce passé, voire ce présent, d’un dialogue islamo-chrétien empreint de convivialité comme le soulignait Léon Diouf[3]. Justement, c’est à ce dialogue de vie, de convivialité et des œuvres que s’attaque à visage découvert Ahmadou Makhtar Kanté. Il vient introduire dans les relations islamo-chrétienne le poison de la polémique et des débats théologiques stériles qui, on le sait, peuvent déboucher sur des conflits violents et sanglants[4]. D’ailleurs, on ne compte plus dans l’histoire des polémiques islamo-chrétiennes le nombre de fois que ces dernières ont dégénérées et, pour finir, briser la cohésion et la stabilité de nombreuses sociétés, surtout orientales[5].

Ce livre n’apporte assurément rien de nouveau dans l’histoire des rencontres islamo-chrétiennes. Par contre, il nous renseigne beaucoup sur la personnalité de son auteur ainsi que les intentions qui l’animent. Désormais, nous connaissons avec précision, les positions idéologiques extrémistes qu’il défend. Pour nous, ce livre vient donner encore plus de poids à ses positions très discutables qu’il tente d’inoculer, tel un venin mortel, dans la société sénégalaise.

En effet, ce n’est personne d’autre que M. Kanté qui se donne le droit de critiquer la célébration de la fête de Noël[6]. Il fait partie de ceux qui élèvent régulièrement leur voix pour dénoncer l’exception sénégalaise caractérisée par la manière sociale et conviviale dont la fête Noël est célébrée dans notre pays. Le discours qu’il tient sur Noël, en attendant d’en savoir plus sur ce qu’il va dire sur le « ngalakh »[7], ne poursuit d’autres buts que celui de briser la dynamique cordiale de cette fête. Pour ce faire, il mélange volontairement les genres en disant que les musulmans qui fêtent Noël deviennent ainsi chrétiens ! Or, nous savons qu’il n’en est rien ! Que répondre à l’invitation d’une famille chrétienne à fêter Pâques avec elle n’a jamais fait d’un musulman un chrétien. Sinon, moi qui ai fêté plusieurs fois les solennités musulmanes, je serai devenu musulman.  Par ailleurs, en se posant comme réformateur de l’Islam sénégalais essentiellement confrérique, cet Islam spécifique de notre pays, qu’il n’épargne pas non plus, l’ancien imam de la mosquée universitaire de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar fait le choix d’inaugurer à travers son livre de nouvelles relations entre chrétiens et musulmans, fondées sur le débat théologique dont on sait la délicatesse et le caractère notoirement sensibles.

En réponse à ce livre d’Ahmadou Makhtar Kanté, nous voulons rappeler les conseils très avisés de Georges Shehata Anawati, prêtre dominicain égyptien. Pour Anawati, il faut décliner les « invitations » au dialogue comme celles que nous lance imam Kanté. Et le dominicain égyptien, de nous préciser qu’imam Kanté « ne vient que pour attaquer les positions chrétiennes et prêcher l’Islam. C’est une veille garde qui entend défendre farouchement les positions traditionnelles et refuser tout salut à ceux qui ne reconnaissent pas explicitement le caractère divin du message coranique »[8].

Loin de rejoindre l’imam sur ce terrain glissant, ce qui ne signifie pas que nous n’avons pas les arguments théologiques pour l’affronter, nous préférons demeurer sur le terrain du dialogue tel qu’il a été vécu toujours au Sénégal, fraternel et marqué par la bienveillance. Puissions-nous le transmettre aux générations futures pour que le Sénégal reste un pays de paix et de respect de la conviction religieuse de tout citoyen.

Frère Pierre-Marie NIANG, Dominicain

Doctorant en théologie du dialogue islamo-chrétien

Université Catholique d’Afrique de l’Ouest/Unité Universitaire d’Abidjan

[1] Cf. Abdoul Azize Kébé, Musulmans et chrétiens au Sénégal : Cordialité sociale et influence dans l’éducation, Dakar, L’Harmattan/Ed. Al Amine, 2020.

[2] G. C. Anawati, « Polémique, apologie et dialogue islamo-chrétiens. Positions classiques médiévales et positions contemporaines », in Euntes Docete, Rome, Urbaniana, 22, 1969, 1969, p. 376-451. Ce travail très fouillé du dominicain égyptien fait le point sur les différentes controverses islamo-chrétiennes recensées au cours de l’histoire de l’Antiquité à nos jours. Il met l’accent sur la théologie musulmane du dialogue islamo-chrétien ainsi que la théologie chrétienne du dialogue islamo-chrétien. Soulignons, qu’il existe une version plus actuelle de ces controverses comme nous le signale Emmanuel Pisani, Le dialogue islamo-chrétien à l’épreuve. Père Anawati-Dr Baraka. Une controverse au vingtième siècle, Paris, L’Harmattan, 2014. On peut signaler aussi la controverse entre Souleymane Bachir Diagne et Rémi Brague, La controverse. Dialogue sur l’islam, Paris, Stock, 2019.

[3] Cf. Léon Diouf, Eglise locale et crise africaine. Le diocèse de Dakar, Paris, Karthala, 2001, p. 211-212.

[4] Cf. Jean Damascène, Ecrits sur l’islam, Paris, Cerf, (Traduction Raymond LE Coz),  Coll. Sources Chrétiennes n° 383, 1992, p. 35.

[5] Sur l’aspect “controversé” de cette période dans la relation islamo-chrétienne, voici ce que nous apprend David Thomas : « The history of this period is largely one of controversy and confrontation, though behind this lies a less aggressive story of shared living and reciprocal borrowing of both knowledge and wisdom ». Voir David Thomas, dir., Christian-Muslim Relations. A bibliographical history (600-900), eds. David Thomas and Barbara Roggema, Leiden-Biston, Bill, 2009, p. 2. Il faut dire que nous avons là, les pages les plus sombres de la relition islamo-chrétienne. Ce qui il faut le reconnaitre n’honnore guère ces deux religions supposées être des religions de paix. Ces épisodes sombres de l’histoire permettent de justifier largement la critique de la religion. Voir aussi Jean Damascène, Ecrits sur l’islam, Paris, Cerf, (Traduction Raymond LE Coz),  Coll. Sources Chrétiennes n° 383, 1992, p. 35.

[6] (475) Ahmadou Makhtar Kanté – Les musulmans n’ont pas à fêter Noël ! (Explications) – YouTube Dans cette vidéo, il ne fait que reprendre la posture controversiste qui le caractérise lorsqu’il s’agit de parler du christianisme. Mieux, ce qu’il affirme dans cette vidéo se situe véritablement hors du champ de la vérité.

[7] Le « ngalakh » est une sorte de potage à base de grains de mil et de pâte d’arachide préparé à la fin du carême en vue de le partager avec les parents et amis musulmans. De la même manière que les musulmans partagent la viande de tabaski (fête du mouton) avec leurs amis et parents chrétiens.

[8] Emmanuel Pisani, Le dialogue islamo-chrétien à l’épreuve. Père Anawati, o.p.-Dr Baraka. Une controverse au vingtième siècle, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 166.

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