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28 septembre 2021
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« Un chrétien peut-il, oui ou non, participer à l’initiation dans les bois sacrés ? »: une vieille question pastorale

Le 16 août 2021, a démarré l’initiation circoncision (Kabathiou en Bayote et Bukut ou buhut chez les Joola) dans le Bayote, à savoir la zone de Nyassia comprenant les villages de Nyassia, Ejuma, Dar Salam, Kadiene, Kazulu, Bazere, Badem, Bagam, Kaïlou, Etomé. La précédente initiation a eu lieu en 1976. Et aujourd’hui encore se pose la question de savoir si un chrétien peut, oui ou non, participer à ce type d’initiation. J’y ai personnellement pris part, en concélébrant à la messe prévue pour les novices et leurs parents en l’Eglise Marie Reine du monde à Nyassia. A la fin de la messe, nous avons béni les initiés avant de les accompagner dans la zone initiatique. On a souvent l’impression que c’est une question nouvelle. Pourtant, cette préoccupation date de longtemps en ce qui concerne la Basse Casamance (les départements d’Oussouye, de Ziguinchor et de Bignona).

Le problème des initiations a très tôt préoccupé les missionnaires de la Congrégation du Saint Esprit acteurs de la deuxième phase d’évangélisation des côtes sénégalaises. En  septembre 1880, un rapport est envoyé à Rome pour demander les dispositions à prendre pour les chrétiens attirés notamment par l’initiation-circoncision bukut. Dans sa réponse en date du 17 janvier 1881, le Cardinal Giovanni, préfet de la Congrégation pour la propagation de la foi note : « A présent, les Eminentissimes Grands Inquisiteurs, ayant pris soin d’examiner autant qu’il venait en déduction dans la proposition et avant d’émettre une résolution définitive, ont vu la nécessité d’avoir, face à un tel besoin, des éclaircissements appropriés. Ils ont donc émis le décret suivant : sont attendus les informations ultérieures quant à l’origine, l’intention et le mode par lequel le rite de la circoncision est accompli par les chrétiens ».

Depuis, à notre connaissance, aucun rapport sur cette initiation n’a été envoyé à Rome pour que des dispositions claires soient prises. Il faut sans doute se demander pourquoi ces initiations ont autant d’impact sur la vie des populations concernées, même lorsqu’il y a conversion aux religions du Livre (Christianisme et Islam).

Dans un article paru dans les Notes africaines en octobre 1965, l’ethnologue français Louis-Vincent Thomas, premier à mener une étude systématique sur les Joola,  proposait une description très détaillée du bukut qu’il venait d’observer dans le village de Niomoune, une île non loin de Carabane. Pour Thomas, le bukut est indiscutablement un rite de passage « d’une valeur folklorique de premier ordre et d’une richesse de signification symboliques indéniable. Dans le cadre des sociétés animistes traditionnelles, il réalisait un système éducatif de grande valeur (…) insérant parfaitement l’individu à son milieu, définissant sans ambiguïté son statut et ses rôles. Ceci explique que, malgré les progrès du modernisme, le Diola d’aujourd’hui demeure solidement attaché à de telles coutumes ».

Pourtant, la conclusion de Thomas est radicale quant à la survie de cette initiation « Le bukut ne saurait survivre », parce qu’économiquement « il saigne à blanc le village » et le temps de réclusion qu’il implique est incompatible avec la vie moderne.

Aujourd’hui, le constat est tout autre. En 2010 une dizaine de villages du département de Bignona au Nord de la Région de Ziguinchor (Zone appelée Yamekey) ont organisé le bukut. Cet événement a mobilisé beaucoup de monde aussi bien sur place que dans la diaspora. L’événement serait ordinaire s’il se déroulait dans d’autres contrées de la Basse Casamance ou au Nord-Ouest de la Guinée Bissau, où cette initiation n’a jamais connu de répit. En effet, ces villages de Bignona sont tous entièrement musulmans ou chrétiens. En plus cette initiation y avait été abandonnée depuis près d’un demi-siècle suite à l’islamisation ou à la christianisation.

Si ces initiations ont autant de prégnance sur les populations qui les pratiquent, c’est évidemment parce qu’elles ont un rôle social très fort.

Initiations et cohésion sociale en milieu Jóola

L’initiation bukut se déroule, suivant un cycle, sur un espace géographique  et culturel qui va du Nord de La Basse Casamance au Nord-Ouest de la Guinée Bissau. Tous les 30, 40 ans ou parfois plus, un village ou un ensemble de villages l’organise pour initier tous ceux, originaires de la contrée, qui ne l’ont pas subie; grands comme petits. Sont généralement concernés tous les hommes, du nourrisson, qui a juste poussé une dent, à l’adulte qui n’est pas allé à l’initiation précédente.

Ces initiations sont en réalité un lieu de transmission réelle et symbolique de valeurs sociales. La transmission est réelle pour ceux qui sont suffisamment grands pour comprendre ce qui ce joue et se dit. Elle est symbolique et différée pour les plus jeunes. Ils sont tout de même rendus aptes à se faire expliquer plus tard ce que leur jeune âge ne permettait pas.

La société joola étant très « égalitaire », les différences sociales sont difficilement perceptibles. Il n’y a pas de castes par exemple. Les initiations sont les rares moments où, en fonction de la disposition des lignages ou de l’exécution du répertoire des chants ancestraux, l’on peut lire des aspects de l’histoire du village tels que l’ordre d’installation des différents clans ou encore les rapports de force avec les villages voisins. Et cette histoire il faut bien la transmettre à un moment de la vie du village. En réalité, ces initiations sont obligatoires pour tous ceux qui sont concernés, qui ne peuvent, pour aucun motif, se dérober au « classement ».

La crise du système initiatique : ses causes et ses conséquences

  • Les causes

Le système initiatique va pourtant traverser une période de crise dont les causes sont à notre avis diverses. L’installation de l’administration coloniale d’abord et de l’Etat sénégalais par la suite, ont fortement modifié les rapports et opéré une redistribution des rôles et prérogatives. L’école et la forte migration des Jóola vers les villes ont pendant un temps  rendu l’organisation de ces grandes manifestations assez difficiles.

Mais la crise a été rendue plus profonde par l’arrivée de nouvelles religions : le Christianisme et l’Islam. Les chrétiens sont généralement des convertis issus de la religion traditionnelle, et donc en principe concernés par les initiations.

  • Les conséquences

Il reste que la non participation d’une partie de la communauté joola à des initiations, du fait de la conversion au christianisme, a beaucoup bouleversé les rapports sociaux aussi bien au niveau familial que villageois. Les hommes qui n’ont pas été à l’initiation sont par exemple exlus de certaines réunions importantes du village, perdant ainsi un rôle politique majeur.

L’organisation sociale des jóola est assez ouverte et permet à celui qui ne s’y retrouve pas d’en sortir, à condition de migrer et de s’intégrer ailleurs. Ce n’a pas été le cas des chrétiens qui pouvaient bénéficier de la garantie de la liberté de culte offerte par l’administration coloniale et l’Etat sénégalais ensuite. Les chrétiens pouvaient donc ne pas aller à l’initiation et rester tout de même dans leur village.

Le temps de la recomposition du système initiatique

Aujourd’hui l’on peut se demander légitimement pourquoi le pronostic de Louis-Vincent Thomas, à savoir la disparition de l’initiation bukut, ne s’est pas réalisé. Et curieusement les facteurs qui militaient pour sa disparition (modernité et religions du livre) sont aujourd’hui ceux qui favorisent sa pérénisation. En réalité, ce que Thomas n’a pas suffisamment pris en compte, c’est la capacité d’adaptation de nos cultures face aux nouvelles réalités.

Il a fallu, avec le temps, tout adapter aux nouvelles réalités : réduction du temps de réclusion, décalage de la période d’initiation pour la faire coïncider avec les vacances scolaires, possibilité de courts séjours pour ceux qui ont des obligations professionnelles, etc. Ces adaptations ont permis de prendre en compte les exigences d’un grand nombre d’hommes à initier, qui en seraient exclus du fait de l’éloignement ou des contraintes professionnelles.

Pour les chrétiens et musulmans attachés à cette initiation, il n’y avait pas de contradiction entre leur foi et la participation à l’initiation qui était pour eux une réappropriation de l’héritage ancestral.

Vers une renégociation du vivre ensemble

« Nous voulons être initiés aux choses de nos ancêtres ». Ces paroles sont celles d’un jeune chrétien vivant en Europe que nous avons rencontré en juin 2011 à Oussouye avant le démarrage d’une initiation.

Cette réflexion nous paraît intéressante à plusieurs titres.D’abord parce qu’elle montre bien le besoin d’un enracinement, la disponibilité à une transmission.

Ensuite parce qu’elle montre le va et vient permanent entre le local et le global. Mais un local et un global protéiformes. En effet, si de sa position européenne ce jeune est fier d’affirmer son « africanité », une fois en Afrique ce sera sa « sénégalité », sa « casamancité », sa « joolaïté » et enfin au niveau du village,  le fait d’être de tel clan précisément et de connaître la place de son clan dans le village. Le paradoxe de la mondialisation c’est qu’au moment où l’on parle du monde comme étant un village planétaire la question des identités se pose de façon accrue. Au moment où les frontières entre les peuples semblent s’estomper, le besoin d’affirmer son identité devient très fort.

Enfin, que ce jeune chrétien affirme sa volonté à être initié, même si parfois son père ou son grand père y avaient renoncé par le passé, montre une nouvelle perception de l’initiation non comme un renoncement à sa foi, mais une prise en compte de dimensions laissées en rade par des considérations trop réductrices du religieux. Nos observations sur les rituels d’initiation en Casamance nous ont permis de voir que ces grandes manifestations débordent largement le seul critère religieux pour prendre en compte d’autres domaines de la vie sociale, comme le foncier, l’histoire, les liens entre lignages etc.

A notre avis, à la suite de toutes nos observations, la question qui se pose aujourd’hui c’est moins de savoir si un chrétien peut aller à l’initiation bukut, que de travailler à préparer un cadre de participation. Comment le chrétien peut-il participer à cette initiation qui garde toute son importance pour la reconstruction périodique des liens sociaux et des villages de Basse Casamance.

Des novices prenant la communion lors de la messe de départ en initiation le lundi 16 Août 2021 à Nyassia/ Photo de l’auteur

 

Docteur Jean Baptiste Valter Manga, prêtre

Anthropologue

Curé de la Paroisse Saint Benoît de Néma

2 commentaires

William Manga 18 août 2021 at 13 h 46 min

C’est l’aspect cultuel du Bukut qui fait qu’un Chrétien ne doit pas y participer car les rites ancestraux sont contraires à notre Foi Chrétienne.
A titre d’exemple, le seul fait de manger de la viande d’animaux sacrifiés pour les cérémonies constitue une infraction de ce que les apôtres avaient dit à l’intention des païens que les juifs voulaient circoncire.
La Foi Chrétienne est un choix, un engagement et vouloir prétendre qu’on peut participer en tant que Chrétien au Bukut en occultant le cultuel est une faute grave cher docteur, vu votre retour rôle dans l’Eglise.
S’il s’agissait seulement de l’aspect social et culturel du Bukut, la question de la participation des Chrétiens ne se poserait pas.
Ne soyez pas une occasion de chute pour les autres.
Ayons le courage de dire la Vérité et laissons chacun choisir sa voie.

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Fançois Ngor ndiaye, 18 août 2021 at 18 h 16 min

Bravo pour le courage de la recherche. Anthropologie et pastorale: interpellation et enrichissement réciproques. Voilà un mariage de raison indispensable à une inculturation qui dépasse la folklorisation (danse de procression d’offertoire).
François ngor ndiaye, fidèle laïc éducateur, titulaire du bac de théologie .

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