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Sénégal
28 septembre 2020
FidesPost
ACTUALITE Nationale

« Si les enseignants ne sont pas payés, ils croiseront les bras » (Marie-Yvette Keita Diop, SG Syndicat Privé Catholique)

La crise sanitaire liée à la pandémie du nouveau coronavirus n’a pas épargné l’école privée. Dans cet entretien qu’elle nous a accordé, la Secrétaire générale du Syndicat de l’Enseignement privé catholique du Sénégal (SNECS), Marie-Yvette Kéita Diop, révélant que les deux milliards de plus de l’Etat ne sont pas encore arrivés aux destinataires, est revenue sur les difficultés dont les surenchères de certaines « mauvaises volontés » qui ne plaident pas à aider à une dynamique de reprise normale des cours en novembre prochain. Dans ce cadre, la syndicaliste, avec des chiffres à l’appui, rectifie Momar Ndao de l’ASCOSEN et appelle à la solidarité des parents d’élèves pour continuer le partenariat gagnant qui a toujours lié les deux parties, pour le bien des élèves. Car, si les enseignants ne sont pas payés, ils resteront à la maison.

Comment appréhendez-vous l’ouverture des classes en novembre prochain ?

Nous l’appréhendons avec beaucoup d’inquiétudes parce que nous avons des difficultés au niveau des salaires à cause des écolages qui ne rentrent pas. Cette situation est liée, quelque part à des incompréhensions au niveau de certains parents d’élèves. Mais, tout le monde doit comprend qu’il y a un contrat entre le parent d’élève et l’école qui a été rompu, non pas du fait de l’école ni du fait des parents d’élèves. C’est le chef de l’Etat qui a demandé l’arrêt des cours au vu de l’évolution de la pandémie du nouveau coronavirus. Et quand le gardien de la Constitution, le chef de l’État, le père de la Nation le demande, surtout pour une noble cause comme la crise sanitaire, on doit s’exécuter. Maintenant, nous avons fermé en mi-mars. Depuis lors, les parents ont compris que les écoles ne marchant plus, les enseignements ne se faisant plus, ils n’avaient plus à payer les écolages. Ce qui peut être compréhensible quelque part. Mais, les gens doivent comprendre que ces enseignants qui sont dans ces écoles, avec des contrats, que l’école marche ou pas, doivent percevoir leurs salaires. Malheureusement, ça n’a pas été perçu de la sorte à cause notamment de mauvaises volontés qui sont entre les parents et les écoles pour raconter que les parents ne doivent pas payer parce que l’Etat a donné de l’argent.

Et que pensez-vous de cette logique selon laquelle les parents ne doivent payer parce qu’il n’y a pas eu de cours pour les élèves ?

Les parents ne doivent pas payer parce que les élèves ne sont pas à l’école est une logique tellement légère qu’on n’en revient pas. On doit se rappeler qu’il y a un partenariat de longue date entre les parents et les écoles du Privé (laïc, franco-arabe, catholique). Les enfants y ont été mis de leur propre gré pour la confiance liée aux bons résultats. Je pense que ce partenariat ne devrait pas être rompu par des marchands d’illusion, rentrés dans ce champ pour semer le doute et même la zizanie parce que visiblement il y a à manger et à boire. Dire qu’avec les trois milliards de F.CFA, les parents ne doivent pas payer, relève d’une volonté de semer la zizanie. Heureusement que dans certaines écoles, les parents tenant à ce partenariat qui leur a toujours donné satisfaction, ont réagi positivement en allant massivement payer. Mais, il faut aussi le constater pour le déplorer qu’il y a des parents qui suivent toujours ces mauvaises langues qui racontent n’importe quoi pour mettre en mal l’école privée avec l’opinion publique. Et actuellement nous assistons à une bataille d’opinion.

Quels sont les préalables pour une bonne rentrée des classes dans le Privé ?

Pour une bonne ouverture des classes, il faut que les parents d’élèves payent les écoles des arriérés. Et là, les écoles avaient demandé que les parents payent et que pendant les vacances où ils n’avaient pas l’habitude de payer, les enseignements ne seraient pas payés. Malheureusement, il y a une incompréhension parce que les gens ne parlent pas le même langage et cela fige les parents. Et finalement, on ne peut plus aller vers un dialogue. Mais, nous, nous demandons toujours qu’il y ait un dialogue entre les parents et les établissements parce que ce sont des partenaires de longue date. Et ce partenariat doit pouvoir continuer pour toujours pour le bonheur des deux parties. Au niveau du Privé catholique de Ziguinchor, les enseignants sont restés deux mois sans salaire. Il a fallu appeler les parents d’élèves en réunion sectorielle pour leur expliquer pour qu’il y ait des paiements pour enfin décanter la situation. Au moment où je vous parle, ils ne sont pas encore payés pour le mois de juillet. C’est grave ! Ce sont des enseignants qui sont dans des salles d’examen et ce sont des enseignants aussi qui ont calculé des moyennes pour permettre aux élèves des classes intermédiaires de recevoir leurs notes pour pouvoir passer en classe supérieure. Moralement, doit-on priver ces enseignants de salaire ? Je pense qu’on doit s’entendre avec les parents d’élèves pour voir les réalités en face.

C’est quoi voir les réalités en face, selon vous ?

Nous avons demandé de faire payer la scolarité parce qu’il faut payer les enseignants qui ont des contrats. Il faut rappeler que ces enseignants n’ont pas croisé les bras ; ils ont donné des cours en ligne, sur Watshapp, avec des corrigés. Mais, malheureusement, des gens de mauvaise foi, des charlatans intellectuels disent n’importe quoi à ces parents d’élèves et à l’opinion, demandant de payer seulement les écolages du mois de mars. Je pense que le rôle des consommateurs est ailleurs.

Qui est donc à l’origine de ces incompréhensions, à votre avis ?

Effectivement, ces charlatans sont à l’origine des incompréhensions parce qu’ils continuent à prêcher le faux. M. Momar Ndao dit qu’il ne faut pas payer parce que grâce à lui le chef de l’Etat a ajouté deux milliards F.CFA. Je continue de dire qu’il n’y a pas de logique dans ce qu’ils disent. Quand on parle de trois milliards F.CFA, c’est gros dans la tête des gens.

Justement, que représentent alors les trois milliards de F.CFA de l’Etat pour vous ?

D’abord, le 1er milliard F.CFA octroyé par l’Etat devait être distribué à 1571 écoles candidates. Mais, il y a eu seulement 1454 écoles éligibles. Les écoles non éligibles sont au nombre de 117. L’effectif des élèves des écoles éligibles et de 492530. L’effectif des enseignants permanents des écoles éligibles est de 11748. Le montant unitaire par élève doit s’élever à 689,1 F.CFA par élève, le montant forfaitaire par enseignant est de 19257,75 F.CFA Le montant plafonné par école est de 4 millions F.CFA. Le plus petit montant enregistré est de 365 mille 997 F.CFA Je tiens à dire, preuve à l’appui, que le Cours Sainte-Marie de Anne, qui est une grande école, a eu quatre millions F.CFA. Dans ces 4 millions, chaque élève a eu droit à 800 F.CFA de frais de scolarité. Dans une autre école, Saint-Abraham de Guédiawaye, où il a eu droit à 800 mille F.CFA, chaque élève a eu droit à 782 F.CFA de frais de scolarité. Nous sommes dans les chiffres. Et je vous demande ce qu’on peut faire avec cette somme. Et le calcul des deux milliards ajoutés, qui ne nous sont pas encore parvenus aux destinataires, n’est pas encore fait parce qu’il y a des écoles qui n’étaient pas éligibles et qui peuvent l’être si elles remplissent les critères. Cela veut dire que le partage sera amoindri davantage. Qu’est-ce que ça peut donner par rapport à tous ces chiffres que je viens de vous donner ? Je crois que quand on parle à l’opinion, il faut tenir un langage de vérité. Une personne responsable doit pouvoir sortir des paroles de vérité de sa bouche. Ne pas faire dans la démagogie. C’est à cela que nous assistons en ce moment.

De manière globale, combien attend de l’Etat le Privé pour faire face aux dégâts subis à cause de cette crise sanitaire ?

Le Privé avait déposé un montant de besoin de 12 milliards de F.CFA Toutefois, nous tenons à dire merci au chef de l’Etat qui a pensé d’abord à donner un milliard de F.CFA pour la résilience et qui a pensé à augmenter 2 milliards en plus. En Afrique, même quand on n’a pas assez, quand on nous donne, nous disons merci. Mais, si on demande aux parents d’élèves de ne pas payer en raison de cet argent, ce sera la catastrophe.

Comment va se matérialiser cette catastrophe ?

Il n’y aura pas de jets de pierres, il n’y aura de coups de poings, il n’y aura pas d’empoignades. Les enseignants qui ne sont pas payés croiseront les bras et ne bougeront pas de chez eux. Car, ce sont des pères et des mères de familles impactés. Ils ont des loyers à payer, des charges à subir. Ils ne peuvent donc pas aller à l’école tout en ne respectant pas les charges familiales. Pour cela, je fais appel à l’esprit de solidarité des parents d’élèves, qu’ils sachent que ces enseignants se sont toujours sacrifiés et continuent de le faire pour les élèves. Pendant tout ce temps, ils ont accompagné leurs élèves même de loin. Maintenant que ces enseignants soient privés de salaires parce qu’on a tordu l’esprit à des parents d’élèves, je pense que c’est un péché. Un croyant ne doit pas sortir certaines paroles de sa bouche.

Même dans ces difficultés, on n’entend jamais les responsables de l’enseignement catholique élever la voix…

Vous avez parfaitement raison ! On ne les entend pas et c’est un gros poids, un handicap surtout qu’on ressent. En cette période, on devrait les entendre mais ils ne s’expriment pas. Chez nous, dans l’enseignement privé catholique, nous avons des religieux qui pensent qu’ils doivent s’exprimer sur ces questions. Mais, je dis que quand on est chef d’entreprise, même religieux, on doit avoir l’attitude d’un chef d’entreprise : l’attitude d’un chef d’entreprise, c’est de défendre la bonne marche de son entreprise ; il faut vraiment se mettre debout et se battre pour que ça marche. Là, ce n’est pas ce que nous avons. Mais nous sommes en train de bousculer la hiérarchie, les autorités pour que l’opinion publique entende leur voix, pour savoir que ce ne sont pas seulement les travailleurs qui s’expriment sur ce malaise qui secoue le Privé catholique.

Quelles sont les véritables difficultés que rencontre l’enseignement privé catholique ?

Les difficultés sont particulièrement d’ordre financier. Les gens se trompent. Quand vous regardez dans le privé catholique, il y a des bâtiments ; il y a des congrégations qui construisent leurs écoles et demandent à l’Etat du Sénégal à travers son ministère de l’éducation nationale l’autorisation d’ouvrir et d’enseigner. Et quand il y a cette autorisation, on ne peut pas regarder ces bâtiments et dire que l’Enseignement privé catholique a de l’argent. Mais, ces beaux bâtiments ne sont rien par rapport à ce qui se vit. Il y a des charges, des salaires à payer. Chez nous les charges sont payées régulièrement et les enseignants sont pris en charge au niveau des IPM régulièrement. C’est pourquoi je me pose des questions sur les raisons de cette guéguerre. J’en suis arrivée à me demander si on n’est pas en train de mettre volontairement enseignement privé catholique ou l’enseignement privé de manière globale dans le gouffre. Et pourtant cet enseignement accompagne l’Etat dans sa mission régalienne d’éduquer tous les enfants du Sénégal. C’est une mission de service public. Sur 3,5 millions d’élèves, nous en avons 1,5 million dans nos murs. Nous sommes d’un grand apport pour l’Etat.

Par Charles Senghor

1 commentaire

Liliane 27 août 2020 at 13 h 26 min

Enfin, un syndicat.

Il est important de remettre les choses dans leur contexte par rapport à la déclaration sur l’appui de l’Etat.

Les chiffres sont effarants, à la limite c’est insultant de crier sur tous les toits que ‘l’Etat à payer le problème est réglé’. Rien n’est réglé, ces pauvres pères et mères de famille ont des factures à honorer comme le reste des enseignants du public.

Pourquoi deux poids deux mesures étant entendu que c’est une fonction régalienne de l’Etat. C’est un contrat moral qui lie l’Ecole à l’Elève et par ricochet aux parents. Normalement, l’intégralité des frais devaient être payer en début d’année mais vu le niveau d’endettement des familles, la scolarité est payer par traite. Certes, me direz-vous que c’est après Service fait. D’accord, le Service n’a pas été fait en présentiel mais à distance, nous sommes juste passés en mode virtuel.

Si l’Etat veut que ce problème soit réglé, il faut qu’il assume ses responsabilités et mette fin à cette polémique stérile.

Le privé, toute confession confondue, est fatigué car en dehors des salaires, il y a les charges locatives (pour ceux qui sont en location et il y en a beaucoup), énergétiques à payer. Si le bailleur ne renouvelle pas son contrat, tout naturellement ses milliers et ses milliers d’élèves risquent de ne pas avoir de lieux d’exercice et ce ne sera pas la faute du déclarant responsable mais des parents et de l’Etat.

Sauvons l’éducation de nos enfants en faisant preuve d’une solidarité agissante.

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