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Sénégal
5 décembre 2022
ACTUALITE CONTRIBUTION Nationale VIE CHRETIENNE

Relecture du désir de dialogue d’un érudit musulman par un théologien catholique

« Mon rôle est avant tout, chaque fois que j’ai l’occasion de rencontrer un croyant – qu’il s’agisse de mon frère chrétien, de mon frère judaïste, de mon frère bouddhiste, ou de mon frère des religions traditionnelles – de me mettre à son écoute. Il est temps, je crois, d’oublier nos divergences pour découvrir ce que nous avons de commun et essayer de bâtir, à partir de là, ce qui pourrait être la société religieuse de demain. » Ces propos ont été tenus par « un homme de dialogue religieux » comme il se définit lui-même. Il s’agit d’Amadou Hampâté Bâ, ce sage de l’Afrique et érudit de l’Islam. Dans ce que nous pourrions appeler son testament en matière de dialogue interreligieux, Jésus vu par un musulman (Éditions Stock, réédité en 2000), cet érudit de l’Islam revient avec clairvoyance sur l’essence et la personne, la place et le rôle de Jésus dans la tradition islamique (A), afin d’en éclairer les convergences entre chrétiens et musulmans avec seule motivation son désir du dialogue entre les religions (B), lequel dialogue porte tout notre intérêt comme théologien catholique (C).

  • De Jésus dans la tradition islamique

Partant du constat que l’éternel débat sur l’existence de Jésus, son essence et sa personne est encore loin d’être résolu, Hampâté Bâ reste convaincu que tenter une explication sur le mystère Jésus paraît une « entreprise surhumaine ». Il n’en demeure pas moins pour un musulman comme lui, invité à éclairer sur ce que la tradition islamique retient de Jésus. D’ailleurs, force est d’admettre avec lui que, sur le débat classique « Jésus », l’unanimité n’a jamais été faite sur « la Vérité » Jésus, du moins ce qu’il est réellement : homme ou homme-Dieu ou Dieu. Mais, une chose est sûre et attestée, c’est que Jésus a existé et vécu sur terre parmi les hommes. Toutefois, pour un musulman et dans le Coran, Jésus est « l’un des plus grands mystères de la manifestation divine »[1]. En d’autres termes, il est un mystère, comme tout mystère divin, et donc qu’il n’est pas possible à la raison humaine de le saisir entièrement. D’où il est clair pour Bâ qu’il paraît surhumain, surtout pour un musulman quelque peu averti, de tenter de donner une explication exacte et totale sur le mystère qu’est Jésus, le fils de Marie. « Parce que Jésus, selon les initiés musulmans qui ont bu le vin de l’amour et de la science, est à la mesure de l’Immensité de l’Esprit de Dieu (Rûh-Allâh) dont il est la manifestation humaine accomplie par le truchement mystérieux d’une immaculée conception », relate l’érudit.

« Qui est Jésus, le Messie, l’Oint de Dieu ? ». Telle est la question que se pose Bâ dans sa tentative d’apporter des éléments de réponse pouvant éclairer sur Jésus[2] dont l’Essence reste insaisissable et inexplicable. Il s’agit bien là d’un grand mystère. Toutefois, celui-ci souligne que, dans la tradition islamique, Jésus est reconnu comme étant le Verbe de Dieu, le Souffle de Dieu. Il est l’Esprit de Dieu, le Messie. Il est considéré comme l’un des trois « Prophètes-Envoyés » (avec Moïse et Mahomet) qui sont perçu « comme les plus élevés dans la hiérarchie de la communion avec l’unité de Dieu »[3]. De facto, tout musulman lui doit la révérence due à Mahomet, et tout blasphème sur lui aura pour conséquences l’enfer.

  • Du désir du dialogue entre les religions d’Amadou Hampâté Bâ

Dans son désir de « convergence fructueuse », mieux de dialogue religieux, Bâ revient sur la personne de Jésus pour évoquer les points d’accord entre chrétiens et musulmans. Ainsi, selon lui, il y a accord avant tout d’abord sur l’existence de Dieu. Et sur Jésus précisément, tous, chrétiens comme musulmans, retiennent qu’il est « l’Esprit de Dieu insufflé dans le sein d’une Vierge, devenue sa mère, sans déflorer sa virginité »[4]. Aussi, il y a accord sur la montée au Ciel et le retour sur terre à la fin des temps pour juger tous les hommes. Sur ce dernier aspect, Bâ souligne clairement que, « pour tout musulman avisé et instruit de sa religion, Jésus sera le Témoin final en qui tout le monde croira »[5]. Lui de renchérir et de préciser à juste titre : « Jésus sera l’indice de la fin des temps. Il brisera le croissant et la croix pour supprimer tout malentendu, toute haine et toute inimitié entre les adorateurs du Dieu unique. Il lèvera haut l’étendard de l’entente et nous serons tous autour de lui. »[6] En clair, selon lui, Jésus sera lui-même le conciliateur de tous, celui qui fera l’unité de tous, chrétiens et musulmans, en Dieu.

Par ailleurs, Bâ, en s’appuyant sur une anecdote que lui avait confié son ami Félix Houphouët-Boigny[7],  insiste à juste raison sur l’amour et la charité, les seuls moyens pouvant concourir à l’instauration dudit dialogue. Selon celui-ci dont les propos nous sommes parvenus par Bâ, le dialogue religieux n’est possible que « fondé sur l’amour et dans l’amour du prochain »[8]. Cela implique toutefois une affirmation de sa personnalité propre et particulière sans refuser à l’autre l’écoute et l’affirmation de la sienne, et l’accepter comme tel. Ce qui n’est d’ailleurs pas contraire, comme le rappelle Bâ, à l’injonction coranique sur la non contrainte en matière de religion[9].

En outre, porté toujours par son désir du dialogue entre les religions, Bâ eut l’inspiration et fût amené à faire une étude parallèle et comparative des deux textes sacrés ou prières fondamentales du Christianisme et de l’Islam en l’occurrence le Pater et la Fatiha et entre lesquelles il y a beaucoup de convergences. Ainsi qu’il remarque, chacune de ces prières est composée de sept versets avec pratiquement le même sens ou la même portée[10]. Et, de cette étude, Bâ tire grosso modo quelques conclusions majeures pour la cause du dialogue religieux. La première est que les convergences entre le Pater et la Fatiha laisse entendre une parenté profonde qui ne peut s’expliquer que par l’unité de leur source. La deuxième est ceci : « Avec un peu de bonne volonté, une mutuelle bienveillance et un respect absolu de la foi de l’autre, les croyants tolérants de toutes les confessions ne devraient avoir aucune peine à découvrir le lien commun qui les unit dans leur foi et leur spiritualité. »[11] La troisième, c’est que ce qui nous dispose au dialogue Dieu l’a mis au plus profond de notre être : nous sommes faits pour aimer et nous rapprocher de Dieu ; et cela incombe d’aimer le prochain.

  • Du regard d’un théologien catholique

C’est porté vivement par le souci d’œuvrer pour le dialogue entre les croyants, surtout dans ce contexte précis entre chrétiens et musulmans, que Bâ a voulu se donner à l’entreprise risquée de présenter Jésus selon la tradition coranique et islamique. En effet, Bâ, connu pour sa ferveur dans la foi musulmane, son érudition islamique, sa sagesse et son ouverture d’esprit, s’est mu à attirer l’attention sur les points de convergence concernant la conception que chrétiens et musulmans ont de Jésus et à dissuader de s’attarder sur les différences. Pour lui, c’est de la sorte que le dialogue dans l’amour et la charité ne sera possible et ce, au nom de l’unité de tous les croyants en Dieu.

Aussi faut-il s’en convaincre du grand apport, de la pertinence et de l’actualité de telle pensée dans un contexte social, religieux, théologique et voire politique. Car, commandé par son désir de dialogue religieux, Bâ insiste et éclaire sur la place importante et fondamentale de Jésus-Christ dans la tradition islamique et attire par la même occasion le regard des croyants, chrétiens et musulmans, sur leurs points d’accord à son sujet. En d’autres termes, il sied et urge de cesser de s’attarder sur ce qui diffèrent et donc divisent. D’ailleurs, c’est ce à quoi invitent en d’autres mots dans le Document sur la Fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Sa Sainteté Pape François et le Grand Imam d’Al-Azhar Ahmad Al-Tayyeb quand ils affirment ceci : « Le dialogue entre les croyants consiste à se rencontrer dans l’énorme espace des valeurs spirituelles, humaines et sociales communes, et à investir cela dans la diffusion des plus hautes vertus morales, réclamées par les religions ; il consiste aussi à éviter les discussions inutiles. »[12]

Au demeurant, le dialogue paraît nécessaire pour la survie des religions, surtout celles monothéistes, de dialoguer et de s’unir pour faire front à l’avancée fulgurante de la tendance idéologique et matérialiste négationnistes de Dieu[13]. Il s’agit d’une culture du dialogue et d’une collaboration commune à laquelle les croyants de nos religions sont invités vivement et dont l’humanité a besoin. C’est dans cette veine, sans doute, que le Document d’Abu Dhabi remarque sans ambages et à juste titre en ces termes : « La forte conviction que les vrais enseignements des religions invitent à demeurer ancrés dans les valeurs de la paix ; à soutenir les valeurs de la connaissance réciproque, de la fraternité humaine et de la coexistence commune ; à rétablir la sagesse, la justice et la charité et à réveiller le sens de la religiosité chez les jeunes, pour défendre les nouvelles générations de la domination de la pensée matérialiste, du danger des politiques de l’avidité du profit effréné et de l’indifférence, basée sur la loi de la force et non sur la force de la loi. »[14]

Somme toute, il est à souligner que Bâ parlait de Jésus en tant que musulman et limité vis-à-vis de la foi et de la tradition chrétiennes. Ce qui constituait le fondement de ses propos, ce sont sa conviction de foi et son désir de dialogue entre les croyants. Car, force est d’admettre avec lui que le dialogue – et non syncrétisme – est intérieur à tous les croyants en tant qu’ils sont créés par Dieu et appelés et destinés à l’unité de tous en lui. Le dialogue qui est en réalité tolérance, ouverture à l’autre, l’écoute de l’autre et acceptation de sa vérité, reste fondamental aux religions. Et le pluralisme religieux n’en demeure pas un frein, il y porte dans la pratique de l’amour et de la charité. En ce contexte d’actualité sociale et religieuse au Sénégal (affaire Imam Lamine Sall), redécouvrir la pensée sur Jésus d’un fervent et érudit musulman soucieux du dialogue entre les religions, en tant que théologien catholique, nous est paru une nécessité vitale pour mieux présager et même se mettre à l’évidence de la nécessité et de l’urgence d’œuvrer pour les religions au dialogue et à une collaboration commune. Et cela implique l’amour et la charité, c’est-à-dire un dialogue entre croyants « fondé que sur l’amour et dans l’amour »[15] et portant à l’unité en Dieu. Ainsi, comme croyants, « frères et sœurs, [ne devons-nous pas apprendre], comme y invite Amadou Hampâté Bâ, à nous aimer mutuellement et à nous entraider constamment, afin que l’Amour nous mette sur le chemin de la Charité qui mène à la Vérité »[16] ?

Mars 2022

Peter KABO

Théologien et Sociologue des Religions

[1] Amadou Hampâté Bâ, Jésus vu par un musulman, Nouvelles Éditions Ivoiriennes & Éditions Stock, 2000, p. 16.

[2] Soixante-quatorze versets essentiels du Coran lui sont consacrés.

[3] Amadou Hampâté Bâ, op.cit., p. 35.

[4] Amadou Hampâté Bâ, op.cit., p. 40.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 41.

[7] Traditionnaliste et homme d’État, premier président de la République de la Côte d’Ivoire (1960-2000).

[8] Felix Houphouët-Boigny, cité dans Amadou Hampâté Bâ, op.cit., p. 56.

[9] Ibid.

[10] Cf. Amadou Hampâté Bâ, op.cit., p. 64.

[11] Ibid., p. 89.

[12] François et Ahmad Al-Tayyeb, Document sur la Fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abu Dabi, 4 février 2019.

[13] Cf. Amadou Hampâté Bâ, op.cit., p. 18-19.

[14] François et Ahmad Al-Tayyeb, op.cit.

[15] Felix Houphouët-Boigny, cité dans Amadou Hampâté Bâ, op.cit., p. 56.

[16] Amadou Hampâté Bâ, op.cit., p. 59.

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