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Sénégal
12 mai 2021
FidesPost
ACTUALITE Nationale VIE CHRETIENNE

Refus des funérailles ecclésiastiques au Sénégal : pour un nécessaire discernement et une harmonisation des pratiques pastorales aux normes canoniques (Abbé Albert Sène)

Au Sénégal, il arrive parfois qu’une personne qui était très engagée durant sa vie soit privée de funérailles ecclésiastiques lors de son décès, à cause de sa situation irrégulière de concubinage, de divorcé-remarié ou de polygamie. Il est vrai que ces pratiques varient selon les diocèses et les paroisses, certains pasteurs étant plus « rigoureux » que d’autres, d’où la pertinence de relire les normes de l’Église et d’y accorder la praxis pastorale. Cette réflexion a pour objectif d’analyser succinctement le canon 1184 qui indique les cas dans lesquels il faut refuser les funérailles ecclésiastiques. Les funérailles ecclésiastiques peuvent être définies comme « l’ensemble des rites liturgiques accomplis près du corps du défunt, depuis le départ de la maison mortuaire jusqu’à la descente du cercueil en terre ou à son éventuelle crémation »[1]. D’après le canon 1176 § 2, les funérailles ecclésiastiques visent à « procurer aux défunts le secours spirituel et [à honorer] leurs corps et en même temps … [à apporter] aux vivants le réconfort de l’espérance ».

Contrairement au Code de 1917 qui était plus sévère et qui évoquait six cas de privation des funérailles ecclésiastiques[2], le canon 1184 du Code de 1983 énonce trois cas extrêmes qui s’appliquent aux personnes baptisées dans l’Eglise catholique ou qui y ont été reçues.

Le premier cas est celui des « apostats, hérétiques et schismatiques notoires » (canon 1184, §1, 1°). Une définition de ces trois situations objectives d’apostasie, d’hérésie et de schisme est donnée par le canon 751. Ainsi, « on appelle hérésie la négation obstinée, après la réception du baptême, d’une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné sur cette vérité ; apostasie, le rejet total de la foi chrétienne ; schisme, le refus de soumission au Pontife Suprême ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis ». Différentes conséquences juridiques s’appliquent à ces situations dont des sanctions comme l’excommunication latae sententiae[3] (canon 1364) qui ne doit pas être confondue avec la privation de la communion eucharistique (cf. canon 915).

Appliqué concrètement au Sénégal, on peut affirmer que ces situations s’appliquent aux catholiques qui se convertissent à l’islam ou qui intègrent d’autres confessions ou sectes chrétiennes ainsi que ceux qui adhèrent à la franc-maçonnerie. Par conséquent, ils doivent être privés de funérailles ecclésiastiques à leur décès. Toutefois, la situation de ces personnes doit être notoire c’est-à-dire connu publiquement. Si elle est occulte, la privation de funérailles ecclésiastiques n’a pas lieu.

Le second cas de privation de funérailles ecclésiastiques est celui des catholiques qui auraient choisi l’incinération de leur propre corps pour des raisons contraires à la foi chrétienne (canon 1184, § 1, 2°). Il est vrai que, contrairement au Code de 1917, le Code actuel n’interdit plus l’incinération comme telle (canon 1176 §3). Toutefois, si elle est choisie pour exprimer une opposition à la foi chrétienne, alors la privation des funérailles ecclésiastiques s’impose. C’est le cas par exemple des personnes qui choisissent la crémation pour manifester leur négation de la doctrine de la résurrection de la chair. Ce cas n’existe pas encore au Sénégal.

Le troisième cas pour lequel le refus des funérailles ecclésiastiques est appliqué est celui des « autres pécheurs manifestes auxquels les funérailles ecclésiastiques ne peuvent être accordées sans scandale public des fidèles » (canon 1184, § 1, 3°). Ce cas requiert deux conditions qui doivent réunies ensemble : d’abord que la personne soit un pécheur manifeste c’est-à-dire qu’elle soit publiquement connue comme vivant en état de péché grave ; ensuite que les funérailles ecclésiastiques soient l’objet d’un scandale public des fidèles. Beaucoup de commentateurs du Code[4] ou de Conférences épiscopales des pays d’Occident affirment que les personnes qui vivent en situation irrégulière de mariage (divorcés-remariés, concubins, pacsés) ainsi que les personnes qui se sont suicidées ne sont pas incluses dans cette situation. Pourquoi ? Peut-être parce que les personnes qui vivent dans la première situation sont tellement nombreuses dans ces pays que leur cas ne constitue plus un scandale auprès des fidèles. Ce serait plutôt l’inverse à savoir leur privation de funérailles qui causerait un scandale.

Au Sénégal, à part les personnes qui se seraient données volontairement la mort, celles en situation irrégulière de mariage sont presque automatiquement privées de funérailles ecclésiastiques dans certains diocèses ou paroisses. Il semble que cette privation est d’une grande pédagogie aussi bien pour les chrétiens qui ont apostasié ou changé de confession chrétienne que pour ceux qui seraient tentés de le faire. En outre, certains chrétiens, très exigeants et pointilleux sur ces cas, n’hésitent pas à aller avertir le prêtre et même à lui rappeler le droit s’il était tenté d’user de miséricorde envers ces défunts ou de bienveillance envers leurs parents qui souhaitent des funérailles ecclésiastiques pour leur défunt.

Pourtant, le canon 1184 donne une exception à toutes ces dispositions : un « signe de pénitence avant la mort » (« nisi ante mortem aliqua dederint paenitentiae signa »[5]). Cette exception montre la grande miséricorde de Dieu dont l’Eglise est la dispensatrice. Ainsi, dès que la personne qui se trouve dans l’un de ces trois cas donne un signe de pénitence avant sa mort, elle est alors enterrée à l’Eglise à sa mort. Ce signe de pénitence est donc une circonstance qui dirime toute privation de funérailles ecclésiastiques et fait bénéficier au défunt des honneurs funéraires catholiques. Le signe de pénitence avant la mort dont il est question est une attitude tendant à montrer que la personne veut se réconcilier avec Dieu et avec l’Eglise : par exemple, lorsqu’elle demande la présence d’un prêtre, à l’article de la mort ou fait un acte de contrition parfaite ou exprime le désir de mourir en état de grâce ou insiste sur la formation chrétienne de ses enfants. Pour des personnes gravement atteintes et incapables de donner clairement l’un de ces signes, le témoignage d’une personne digne de foi suffit. En revanche, le simple fait de croire en Dieu ne suffit pas à témoigner de la pénitence car l’hérétique, le schismatique et l’apostat croient, eux aussi en Dieu.

Si le défunt a manifesté avant sa mort un signe de repentir, cela doit être indiqué publiquement aux fidèles pour écarter tout danger de scandale. Il peut être évité si on explique aux fidèles le sens authentique de la sépulture ecclésiastique, le recours à la miséricorde divine ainsi que le témoignage de foi en la résurrection et si l’on fait connaître des signes de repentir du défunt[6].

Si, malgré toutes ces dispositions canoniques, un doute surgit quant à l’application de la norme, l’Ordinaire du lieu[7] sera consulté et l’on s’en tiendra à sa décision (canon 1184 § 2).

Pour les personnes privées de funérailles ecclésiastiques, une messe pourra être célébrée ultérieurement afin de les recommander à la miséricorde divine. Supprimer les funérailles ecclésiastiques n’empêche nullement de présenter à Dieu des prières et des suffrages pour une personne décédée, croyante ou incroyante.

Finalement, la privation des funérailles ecclésiastiques répond, d’une part, au respect de la volonté des baptisés qui ont souhaité renoncer à la foi et à la communion de l’Eglise et qui l’ont exprimé formellement par des paroles ou par des actes clairs et, d’autre part, à la cohérence doctrinale et disciplinaire de l’Eglise. Si quelqu’un ne faisait plus siennes la foi et l’espérance de l’Eglise, ce serait, à notre avis, un non-sens et contraire à sa volonté, de lui accorder des funérailles chrétiennes. L’Eglise ne peut faire autrement que de respecter la volonté personnelle du baptisé ou, au moins, de respecter la cohérence de la foi chrétienne.

On voit bien que le droit canonique n’est pas aussi tranché que la pratique de certains pasteurs. C’est pourquoi, une harmonisation des pratiques pastorales s’impose en respectant les normes du droit. Ainsi, à la question de savoir à qui il faut refuser les funérailles ecclésiastiques, il faut répondre : on ne sait pas, ce n’est pas automatique, tout dépend du cas et de la situation de la personne. Il faut faire preuve d’un discernement pastoral et surtout expliquer aux fidèles laïcs la décision prise pour qu’ils ne soient pas perdus ou ressentent un sentiment d’injustice en voyant un traitement inégal de leurs défunts. Etant donné l’importance des funérailles au Sénégal, cette gestion des funérailles chrétiennes est un problème délicat qui demande, en plus de ce discernement pastoral, de tenir compte de la miséricorde et du salut des âmes qui est dans l’Eglise la loi suprême (cf. canon 1752).

Abbé Albert SENE

PRESENTATION                                                                                             

Abbé Albert SENE, du clergé diocésain de Thiès, est originaire de la paroisse Sainte Croix de Bambey. Il a été ordonné prêtre le 4 juillet 1998 à la Cathédrale Sainte Anne de Thiès. Affecté d’abord comme vicaire à la paroisse St Jean Baptiste de Thiès durant 6 ans, il est envoyé ensuite en mission d’études durant 3 ans à l’Université de Strasbourg où il obtient un Master en Droit canonique et une Licence en Musicologie. De retour au Sénégal, il est réaffecté comme vicaire à la paroisse St Jean Baptiste de Thiès pendant 1 an puis vicaire à la cathédrale Ste Anne pendant deux ans. Il occupe en même temps la fonction de chancelier du diocèse de Thiès et d’avocat au Tribunal interdiocésain de Thiès. En 2010, il est nommé curé de la paroisse Marie Reine de Thiès et trois ans plus tard, en 2013, Vicaire épiscopal chargé du temporel. Un an après, en 2014, il est mis à la tête de l’Institut Supérieur d’Administration des Entreprises de Thiès, un institut universitaire créé par le diocèse de Thiès et affilié à l’UCAO/UUZ qui accueille des bacheliers et les forme dans les filières d’Informatique, de Sciences politiques/Relations internationales et de Comptabilité/finances. En 2017, son évêque l’envoie de nouveau poursuivre ses études à Strasbourg où il obtient un doctorat en droit canonique.

[1] Olivier DE LA BROSSE (dir), Dictionnaire de la foi chrétienne, Tome I, Paris, Cerf, 1968, col. 314.

[2] Cf canon 1240 § 1 du CIC/17.

[3] C’est-à-dire « automatique », encourue du fait même de la commission du délit.

[4] John BEAL et alii, New commentary of the Code of Canon Law, New-York, Paulist press 2000, p. 1413.

[5] « à moins qu’ils n’aient donné quelque signe de pénitence avant leur mort ».

[6] Cf. José Luis SANTOS, Commentario can 1184 in Commentario exegetico al Codigo de Derecho canonico, Volumes II, Pamplona EUNSA, Espana 1996, p.1708-1709.

[7] Cf canon 134 § 2 du CIC/83.

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