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Sénégal
10 août 2022
ACTUALITE CONTRIBUTION Nationale VIE CHRETIENNE

Lettre à un ami musulman à propos de Noël et de la Tabaski :

Inviter un musulman à partager la joie de Noël avec son frère ou voisin chrétien ne fait pas de lui un chrétien. Et inviter un chrétien à célébrer la Tabaski ne fait pas de lui un musulman non plus.

Mon très cher ami,

Je m’excuse déjà du sous-titre de ma lettre qui peut paraitre long. Mais, je tenais tout de même à le mettre en exergue en guise d’objet de mon propos dans la présente à toi adressée très fraternellement[1].

Comme tu le sais, notre pays fait partie de ces Nations où les relations entre chrétiens et musulmans sont des plus exemplaires. Sous ce rapport, je n’ai même pas besoin de te détailler la longue histoire de cette relation marquée du sceau de la paix, du respect mutuel, de la fraternité, de la convivialité et de la solidarité. Et c’est bien tout cela qui fait la singularité et la particularité de notre légendaire vivre ensemble dans la différence culturelle et doctrinale que nous ne cherchons en rien à effacer encore moins à nier. Comme toi, j’ai horreur du relativisme.

Cher ami, je te sais fermement attaché à l’islam et à la doctrine musulmane que tu connais mieux que moi. Moi aussi, de mon côté, tu n’ignores pas combien j’aime Jésus-Christ et son Église. Il me semble que sur ce point-là, nous sommes d’accord que chacun ressente la nécessité de vivre sa foi totalement et simplement.

Tu sais aussi, que nos convictions religieuses respectives aussi divergentes qu’elles soient du point de vue doctrinale[2], ne nous empêche pas depuis notre tendre enfance, de nous manifester des sentiments de respect et d’attention mutuelle surtout à l’occasion des grandes solennités de nos fois respectives. J’en ai mentionné deux dans l’objet de ma lettre.

Tu sais que ces temps de fêtes chrétiennes ou musulmanes ainsi que les moments de réjouissances ou de souffrance au sein de nos familles et quartiers, sont des occasions où nous avons toujours fait parler notre cœur. En se signalant par notre présence à l’un ou l’autre événement qui fait la trame de notre histoire commune, nous nous témoignons de la sorte, tout l’amour et l’attention fraternelle que nous avons les uns pour les autres.

N’est-ce pas là le premier et ultime objectif des invitations réciproques que nous lançons à l’occasion de Noël ou de la Tabaski ? En effet, il n’a jamais été question en répondant à mon invitation de diluer ta foi ou encore de la fouler au pied. Mieux, la réponse à mon invitation de Noël ne fera jamais de toi un chrétien. Et vice versa. C’est bien cet aspect que je voudrais souligner longuement et avec force : le vrai enjeu de la célébration commune et réciproque de nos fêtes n’est pas de te faire de toi un mauvais musulman. Ceux qui défendent cette thèse ne sont rien d’autres que des ennemis de notre cohésion sociale et de notre unité nationale. C’est comme cela que sous d’autres cieux, ils ont réussi à dresser les communautés entre elles. Ces prédicateurs de la haine et de la division ne doivent pas avoir droit de cité dans nos cités.

D’ailleurs, ces derniers, heureusement minoritaires, manquent juste de dire explicitement qu’un chrétien ne doit pas répondre à l’invitation d’un musulman et vice versa. Mais comme ils savent que ces paroles auront l’effet contraire, ils usent de subterfuges machiavéliques pour dire presque la même chose autrement, mais de façon voilée.

Non, en invitant mon frère musulman, parfois de sang à se joindre à moi pour célébrer Noël, cela n’impacte et ne corrompt en rien sa foi musulmane. C’est là pour nous encore une fois, le sens et la signification de nos invitations à l’occasion de nos fêtes religieuses respectives. Poser autrement le problème de la célébration de Noël ou de la Tabaski, c’est vouloir semer la division entre frères et sœurs, entre concitoyens. Et le comble de cette mauvaise interprétation de nos invitations, c’est qu’on en profite malicieusement pour dénigrer la foi de l’autre. De pareils discours n’honorent pas leur auteur !

Cher frère et ami, je voudrais donc que vous compreniez bien le sens de ma démarche quand je t’invite à célébrer Noël avec moi. Cette démarche, comme tu le sais, nous l’appelons : le dialogue de vie et de convivialité, d’une part. Et le dialogue des œuvres d’autre part. Le dialogue de vie et de convivialité, à la suite de Dialogue et Mission, Léon Diouf le définissait comme : « avant tout un style d’action, une attitude et un esprit qui inspirent un comportement. Il comporte attention, respect et accueil de l’autre, à qui on laisse l’espace nécessaire à son identité, à son expression propre et à ses valeurs »[3]. Et Léon Diouf de poursuivre en parlant toujours du dialogue de vie et de convivialité qui pour lui est : « indispensable à toute vie commune, c’est un style de vie que doit cultiver toute communauté, qu’elle soit familiale, nationale ou ecclésiale »[4].

Dans la même dynamique que le dialogue de vie et de convivialité, le dialogue des œuvres nous dit Léon Diouf est un véritable lieu où se fait jour la plus parfaite expression de notre solidarité en tant qu’homme en tant que citoyen.  Ceci au-delà de toutes considérations religieuses. Pour le défunt théologien sénégalais, le dialogue des œuvres est « un événement heureux ou malheureux qui dépasse l’individu met vite en branle toute la famille, la parenté. Il resserre les liens de consanguinité, de voisinage et d’alliance »[5].

Ces précisions faites, je voudrais maintenant conclure mon propos en reprenant l’objet de cette lettre ouverte que je vous envoie. Inviter un musulman à partager la joie de Noël avec son frère ou voisin chrétien ne fait pas de lui un chrétien. Et inviter un chrétien à célébrer la Tabaski ne fait pas de lui un musulman non plus.

Joyeux Noël, mon ami !

Frère Pierre-Marie NIANG, o.p.

[1] François, Lettre encyclique Fratelli tutti, sur la fraternité et l’amitié sociale, donné à Assise près de la tombe de saint François le 3 octobre 2020.

[2] Ici, il s’agit de proclamer très explicitement que : ce qui nous unit est plus important que ce qui nous sépare. C’est pourquoi, Insister sur les différences entre nos deux religions est un fait. Mais de là à vouloir faire de ces différences des absolues au point d’interdire la possibilité de fréquentation et de rencontre fraternelle entre chrétiens et musulmans est la forme de discours qui surgit subrepticement chez certains prédicateurs. Ces derniers mettent gravement en danger par leur discours extrémiste le vivre ensemble qui est encore en cours dans notre pays. D’ailleurs, c’est à eux en particulier que nous nous adressons à travers cette lettre ouverte. Leur attitude et leur discours tendant à remettre à cause la fraternité et l’amitié sociale qui a toujours existé entre croyants au Sénégal nous choque !

[3] Cf. Léon Diouf, Eglise locale et crise africaine. Le diocèse de Dakar, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 211.

[4] Ibid., p. 211.

[5] Ibidem, p. 212.

1 commentaire

Sarr 30 décembre 2021 at 18 h 24 min

Merci pour ce message rempli de sagesse. Il peut aider celui qui ouvre son cœur et cherche avec sincérité le sens du vivre ensemble. En effet, celui qui cherche des amis en trouve et se réjouit. Celui qui cherche la paix la trouve et se repose. Celui qui cherche le bonheur le trouve en le souhaitant à son prochain.

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