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29 juillet 2021
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ACTUALITE CONTRIBUTION Nationale

L’éducation, lieu de promotion des valeurs, de la culture de la paix et de la justice : la réalité sénégalaise (Par Abbé Pascal Sène)

Dans le cadre des stratégies et des actions pastorales, les temps d’évaluations sont d’une importance capitale. Les évaluations permettent d’éviter de faire des plans d’actions pastorales et politiques stériles et de produire des documents obsolètes qui se rangent dans les oubliettes. Après 25 ans, le thème « Bâtir ensemble un Sénégal de justice et de paix » qui intitulait la lettre pastorale des Evêques du Sénégal du 20 novembre 1994, émerge de nouveau comme par besoin urgent d’en débattre encore face aux défis socioéconomiques et culturels qui sont lancés aux populations sénégalaises et aux gouvernements. Toutefois, un Sénégal émergeant qui prenne en compte la promotion du développement humain intégral ne sera possible qu’avec l’installation d’une culture de la paix. La paix désigne l’entente de tous les membres d’une société donnée. Elle n’implique pas l’absence de litiges et de conflits, mais est caractérisée par une recherche permanente de solutions systématiquement faite dans le calme et qui tient compte de toute difficulté conséquente à la vie en communauté. Les outils pour une installation de la paix sont, à notre avis, l’écoute, la compréhension, le dialogue, la négociation et l’application de la justice. La paix implique la recherche de la sérénité, ainsi que la capacité à vivre ensemble. En cela, elle est un bien commun pour toutes les sociétés qui optent pour le développement. Le développement prend ses racines dans un système économique, social et environnemental paisible. La paix est un rêve suspendu ; elle se gagne comme la guerre. Il n’est possible qu’avec un capital social, humain et environnemental de qualité.  En vérité, le Sénégal est-il en train de développer une culture de la paix durable ?

Mus par le souvenir de la lettre pastorale des évêques de novembre 1994, une évaluation s’impose à nous pour un diagnostic de la situation actuelle des populations sénégalaises avec l’envie comme de mesurer le « taux de paix » ou du moins l’indice de paix (indice Passy-Dunant) du Sénégal. La méthode doit être systémique, mais pour notre part nous allons nous baser particulièrement sur le volet de l’éducation. L’éducation au Sénégal est-elle un instrument de promotion de valeurs et de la culture de la paix et de la justice ? Pour donner de meilleures réponses à nos différentes questions, nous commencerons par un contour sémantique.

  • Eduquer aux valeurs : un contour sémantique

Le mot éduquer vient du latin ex ducere qui veut dire guider, conduire, sortir la personne d’une situation première pour une autre meilleure. L’éducation est l’action de promouvoir et de développer un ensemble de connaissances et de valeurs morales, physiques, intellectuelles, scientifiques, culturelles et sociales considérées comme essentielles pour former, dans une société donnée, un capital humain qui atteigne le niveau de culture souhaitée. Dans un sens large, « l’éducation est l’ensemble des influences de l’environnement, celles des hommes ou celles des choses, aboutissant à transformer le comportement du sujet qui les subit… Elle désigne l’influence d’une génération sur des enfants, des jeunes ou des adultes pour en faire des êtres insérés dans une société donnée. Elle a l’homme pour objet et comme agent. Elle est donc propre à l’espèce humaine en raison de la particularité de son développement » (Arenilla2007:115-116). L’éducation demeure un secteur très important de la vie car « après la mise au monde, il reste l’éducation. Vivre c’est persévérer dans son être. Et pour une société donnée, c’est par l’éducation qu’elle se perpétue dans son être physique et social. Il s’agit d’un accouchement collectif qui prolonge l’enfantement biologique individuel. Une société qui renonce à prendre en charge sa jeunesse et à la doter des outils d’une promotion optimale, enterre son propre avenir » (Ki-Zerbo, 1990:15). Qu’en est-il pour le Sénégal ? La société sénégalaise bénéficie-t-elle d’un bon système éducatif ? Donne-t-il à sa jeunesse les outils nécessaires pour une promotion optimale des valeurs et de la culture de la paix et de la justice ?

L’éducation est étroitement liée au valeurs reconnues dont elle doit être promotrice. Ces valeurs considérées, enseignées et reproduites dans le processus éducatif et éducationnel passent d’une génération à une autre. On pourrait dire qu’éduquer c’est opter pour la paix, c’est déjà faire la paix, ou qu’éduquer à la paix est déjà être dans la paix. La paix est un construit collectif qui s’effectue par le bon vivre-ensemble. Elle ne doit pas être un projet, une idée d’avenir, mais doit prendre ses racines quotidiennement pour être déjà une réalité dans le présent. La paix commence dès qu’on pose les outils pour la construire et sa construction doit être permanente. La transmission de la paix par l’éducation, ainsi que toute la pédagogie et ses outils, nécessite une élaboration précise, c’est-à-dire non tâtonnée et exempte de toute corruption. Cette élaboration est celle d’une culture ambiante qui tienne compte des valeurs promues : elle rassemble des outils et des valeurs communes de paix. L’élaboration contenue dans le système d’une éducation pour la paix est une Culture de paix. Dans le système éducatif sénégalais, avons-nous les outils véritables pour l’élaboration d’une culture de paix véritable ?

La paix est une valeur qu’il faut cultiver pour qu’elle devienne une culture sociale entretenue en permanence. Au Sénégal, l’interculturalité est une chance. Posée en valeur, la diversité implique une certaine richesse de l’interculturel. La valeur de la diversité, qu’elle soit religieuse, ethnique ou culturelle, implique l’enrichissement dans l’échange : chacun « gagne » à ce qu’il y ait une multiplicité de cultures, d’une part, et d’autre part, que ces cultures échangent, donc s’enrichissent mutuellement. La paix dans la diversité culturelle, ethnique et religieuse, c’est le choix de vivre avec l’autre et de considérer comme valeur la différence elle-même. La différence ethnique et la relation interethnique est un terreau fertile pour la culture de la paix au Sénégal avec l’alibi du cousinage à plaisanterie. Ce cousinage à plaisanterie qui, dans certaines cultures, est transmise de génération à une autre, demeure un outil éducatif d’installation de la paix au Sénégal.

En définitive, l’éducation est l’ensemble des méthodes ethniques, culturelles, religieuses et des politiques gouvernementales établies pour la transmission de connaissance et de manières de vivre par des adultes sur des jeunes, et de surcroît sur toute une population, pour la promotion du développement socio-économique et la cohésion sociale et de l’installation d’une culture de la paix dans une société donnée. Où en est le Sénégal ? La culture du cousinage à plaisanterie qui sert de support éducatif au quotidien et à travers certaines cérémonies d’initiation, tiendra-t-elle le coup face aux épreuves socio-économiques et la globalisation ? A en croire les Assises Nationales de 2008, les valeurs qui peuvent être piliers d’une installation de la culture de la paix au Sénégal s’effritent avec une baisse alarmante de la santé scolaire. « En 1960, le taux brut de scolarisation élémentaire (TBS) n’était que de 23,5% dont 14,7% pour les filles. Ce taux grimpera à 45%, en 1976, puis 56%, en 1988, avant de stagner autour de 54%, entre 1993 et 1995. Il progressera ensuite régulièrement pour atteindre 71,8%, en 2000, puis 86% en 2007 avec une parité filles-garçons atteinte, puis légèrement dépassée. Toutefois, le secteur de l’éducation est caractérisé par des performances insuffisantes et des progrès parfois trompeurs » (Mbow 2011:83-84). Le rapport de ces Assises Nationales qui ont donné jusque-là l’impression de peindre franchement la réalité socio-économique sénégalaise dénonce qu’à tous les niveaux de la sphère éducative, de graves faiblesses affectent le fonctionnement et les performances du système éducatif. « D’une manière générale, il faut déplorer la nette insuffisance et la baisse du quantum horaire, qui est passé en 2007 de 800 à 700 heures pour une moyenne internationale de 900 heures, du fait des grèves répétitives au niveau de l’enseignement primaire et secondaire, la qualification des enseignants est faible et en baisse, du fait d’un recrutement de moins en moins exigeant et d’un déficit de l’offre de formation continue. Le corps enseignant dont la conscience professionnelle baisse, lie sa démobilisation et son mécontentement récurrents à ses conditions de travail insatisfaisantes. Les effectifs d’apprenants sont pléthoriques, ce qui entraîne un faible taux d’encadrement et un ratio de manuel par élève insuffisant » (Mbow 2011:84). Cela est au niveau de l’école, mais au niveau de l’éducation sociale le tableau est très lugubre aussi. Les Assises Nationales dénonçaient à cet effet les mutations sociales qui ont eu un impact sur la hiérarchisation des valeurs avec la « dépréciation » de certaines valeurs pourtant très utiles aux développement et à la paix sociale.

Aujourd’hui, avec un nouveau paradigme capitaliste qui semble s’imposer, la recherche effrénée de l’argent, par tous les moyens pour « être » et « devenir », gagne les cœurs. Les valeurs de Diom, Kersa, mougn et téranga disparaissent pour céder la place à la corruption jusqu’à ses formes les plus discrètes et mesquines. Comment évaluer la justice sénégalaise ? Le masla corrupteur semble avoir gagné le système sénégalais non seulement éducatif mais aussi judiciaire. « Le masla est une expression courante de la langue nationale wolof. C’est également une pratique suffisamment commune ancrée pour être compromise comme un trait culturel. Il est même érigé au rang de valeur culturelle. Le masla signifie la complaisance, la tendance à tolérer l’injustice pour maintenir l’illusion de la paix, le refus de sanctionner. Il conduit au laxisme et à la permissivité. C’est en application du masla que le leader d’un groupement communautaire coupable de détournement est maintenu à son poste, que le conseiller rural absentéiste est préservé de toute sanction, que le sous-préfet assiste passivement aux transactions illégales sur les terres du domaine national, que le contre venant au code forestier qui coupe un arbre sans autorisation n’est pas dénoncé ni sanctionné » (Alissoutin 2008:56). L’éducation au masla, au sens sénégalais, frise la promotion d’une certaine corruption et, de ce fait, ne garantit pas, à la longue, l’installation d’une paix sociale. Par ailleurs, l’éducation sénégalaise souffre d’un manque d’harmonie et de cohésion.

  • L’éducation sénégalaise, une réalité hybride

Une grande confusion gangrène le système éducatif sénégalais. L’introduction d’« écoles françaises » en  1816 a vu le théâtre de la rivalité entre marabouts et colonisateurs. Cette rivalité semble se perpétuer sous moult avatars et jalonne toute l’histoire du système éducatif. La scène quotidienne dépeint toute la contradiction. Le caractère hybride du système éducatif sénégalais saute à l’œil nu. Pendant que des enfants sont dans les classes, d’autres sont dans les rues en train de mendier ou de travailler. D’autres encore, dans des maisons inachevées assis sur des nattes, ou à même le sol apprennent le Coran dans la débrouillardise d’un système informel. Le Sénégal, comme bien d’autres pays africains, vit un système éducatif hybride qui est l’expression d’un désordre social. Meyer-Bisch (2012:10) se pose la question: « Dans quelle mesure le système éducatif sénégalais est-il – en tant que système hybride – en mesure d’assurer l’effectivité du droit à l’éducation, compte tenu des entraves actuelles liées aux diverses dimensions de la pauvreté »?

La situation « hybride » (D’Aoust2012) qui ne favorise pas un « accouchement collectif » (Ki-Zerbo 1990) éducationnel, est assez grave pour installer un équilibre social et un avenir meilleur. Le phénomène des enfants des rues est une démission de la société sénégalaise qui, de ce fait, se montre complice. Cheikh Amidou Kane, dans L’Aventure ambiguë, soulève cette déchirure dans l’éducation nationale du Sénégal, ou du moins une opposition de deux systèmes éducatifs; d’une civilisation importée par le colonisateur avec l’implantation de l’«école étrangère » contre l’école coranique.

  • « Eduquer ou périr »

La société sénégalaise est appelée à mieux éduquer ses enfants pour ne pas courir le risque de périr. La législation sénégalaise donne à tous le droit à l’éducation. Nous constatons, cependant, «que les enfants talibés qui fréquentent uniquement les écoles coraniques traditionnelles ne jouissent pas pleinement de leur droit à l’éducation, tel que décrit par les conventions et déclarations internationales» (Meyer-Bisch 2012:11).

Le caractère bicéphale de l’éducation sénégalaise a désormais poussé des racines assez profondes. « L’enjeu (…) est à l’intime du tissu social » (Meyer-Bisch 2012:12). Comment gérer, dans le futur, une société où le système éducatif divise déjà les enfants qui sont les adultes responsables de demain? La situation de rue de certains enfants a, sans nul doute des conséquences sociales dans le futur. «Les conséquences sur le développement de l’enfant sont importantes, et plus généralement, il ne fait aucun doute que la société de demain se divisera entre les adultes qui ont pu consacrer leur enfance à leur éducation et les autres » (Tessier 2005a:61).

Depuis les temps coloniaux, la résistance des maîtres coraniques à des projets de lois porte échec à des politiques d’interdiction de la mendicité infantile. Une ambiance d’incompréhension, qui maintient le système éducatif dans son caractère hybride, plonge le Sénégal vers un avenir périlleux. Toutefois, lutter contre l’«école étrangère », suffit-il comme raison pour laisser les enfants dans la rue, les envoyer mendier, les maltraiter et ne pas prendre soin d’eux ? Une solution à la situation des enfants des rues est urgente. La « démocratie » sénégalaise en souffre déjà puisqu’elle est entachée par le phénomène des enfants violentés, exploités et privés de liberté. La paix et la sécurité sociale seront lourdement éprouvées si rien ne se fait. A quoi peut servir de pérenniser « une éducation qui serait mortelle pour la société qui la mettrait en pratique?» (Durkheim 2009:44).

  • « Violence subie, violence agie »

Plusieurs enfants des villes du Sénégal vivent dans la peur, le stress et subissent toutes sortes de maltraitances. La Convention Internationale des Droits de l’Enfant définit la maltraitance comme « toute forme de violences, d’atteintes ou de brutalités physiques et mentales, d’abandon ou de négligences, de mauvais traitements ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle » (CIDE art.9). Beaucoup de psychothérapeutes soutiennent que la violence subie porte à une violence agie. « De mal subi en mal agi, la violence se perpétue (…) » (Randegger 2011:39-40). « La violence des adultes serait ainsi le résultat et la projection sur autrui d’une frustration intense, précoce ou prolongée. Ce « manque à vivre » survenu dans la prime enfance, provoque pour beaucoup de ceux qui ont souffert, un désir inconscient de revanche et l’incapacité à assurer à leur tour la satisfaction des besoins de leurs proches ». A en croire Sene.News du 25 mai 2021, à Louga, un taalibé avait tué le bébé de son marabout pour des raisons étonnantes :« J’ai tué le bébé pour me venger de mon maître coranique parce qu’il me punissait beaucoup. Sachant tout l’amour qu’il a pour sa fille, j’ai choisi de m’en prendre à la petite que j’ai jetée dans la fosse septique », avait raconté l’enfant taalibé.

Le problème des enfants des rues ne met pas la société sénégalaise à l’abri de la haine et des guerres. Ce phénomène « (…) est le plus alarmant des signaux de détresse que puisse émettre une communauté humaine en crise. Leur isolement, leur solitude, leur marginalisation extrême sont des symboles, des signes qui démontent avec force la faillite d’idéologies qui ne disent pas toujours leur nom, fondées sur un gout immodéré de l’argent et du pouvoir (…) » (Combier 1994:30). Devant le théâtre de violence que vivent les enfants des rues, la société sénégalaise reste apathique et spectatrice. Les populations sénégalaises accusent de cette façon une dette sociale, celle de l’innocence et de l’enfance volées à plusieurs de leurs enfants depuis les indépendances. Comment une société peut-elle avoir plusieurs de ses enfants dans les rues et espérer aisément un futur serein sans livrer un combat radical contre le phénomène?

La situation de la Sous-région, les attaques terroristes au Mali, l’instabilité politique des deux Guinées, et le problème du terrorisme qui s’est mondialisé ne jouent guère en faveur du Sénégal qui, inopinément, compte des djihadistes parmi ses fils, comme l’a révélé le journal Leral.net du mardi 17 novembre 2015. Le signal est déjà très clair. Plusieurs des enfants des rues dont les identités sont perdues peuvent courir le risque d’aller à la recherche de cette Eurydice perdue, dans les nouvelles identités collectives djihadistes ou autres, pour venger leur enfance maltraitée. L’enfance est toujours une dette sociale. Il faut la payer en en prenant soin. La société sénégalaise ne la paye pas puisque ses enfants sont dans les rues. Prendre injustement l’enfance en dette est une bombe sociale qui éclatera un jour de multiples manières par différentes sortes de délinquances et en plusieurs endroits. A la lecture des scènes macabres quotidiennes relatées par les journaux, la psychose gagne au jour le jour les citoyens qui manquent de plus en plus de paix et de sécurité jusque dans leur maison.

  • La nature, un partenaire de la paix négligé

Dans la construction de la paix au Sénégal, la nature doit être un partenaire privilégié ; mais elle semble négligée. « À l’image d’Adam, l’homme contemporain est de plus en plus appelé à exercer sa tutelle sur un environnement naturel aujourd’hui largement hypothéqué, sinon « abîmé et détruit ». Symbole d’harmonie, de protection et de paix, le jardin d’Éden exprime bien la solidarité ontologique entre l’homme et la nature, garante de la pérennité et de la sécurité de l’existence humaine pour les générations à venir » (Boiral et Verna 2004:261). La personne humaine continue de trahir le partenariat avec la nature par ses actions dévastatrices : pollution, coupe abusive de bois, étalage de déchets plastiques et mauvaise gestion des eaux. Le Pape Francois, dans son Encyclique Laudato si’, à la suite de Pacem in terris de Jean XXIII et des interpellations de Paul VI et de Jean Paul II pour une « conversion écologique », fait écho du cri lancinant de la Terre notre maison commune, « cette sœur qui crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle » (François :6). La préoccupation pour la mise en place de stratégies de protection de l’environnement est même mondiale. L’heure écoenvironnementale est mondialement grave. Au Sénégal, en plusieurs endroits, les déchets plastiques participent au décor des rues et des espaces vides. La persistance du « péril plastique » après un an d’interdiction de l’usage des sachets et autres contenants plastiques, montre que le problème de la gestion des ordures n’est pas seulement une affaire de lois. A notre avis, un problème culturel sous-tend le phénomène. Dans la ville de Kaolack, jeter le plastique dans la rue est un geste banal. Chaque matin, des taxis sont projetées, dans la rue, des tasses en plastiques par des passagers qui ont précipitamment bu leur café, comme pour éviter le chômage des « nettoyeurs » de la ville. La réconciliation avec l’environnement est ainsi une urgence dont doit tenir compte l’Education sénégalaise.

Les citoyens sénégalais doivent être éduqués à une culture écologique et environnementale, c’est-à-dire au respect de la nature et de l’environnement, à se servir des ressources naturelles de manière juste et équitable sans compromettre les opportunités des générations futures. Nous ne serons pas en paix seuls sans les arbres et les animaux, sans un environnement sain, géré de manière durable. La coupe abusive de bois reste un phénomène complexe qui mérite l’exécution d’un plan stratégique exempt de toute fausseté et de corruption pour arriver à la résolution du problème.

La terre est notre maison commune mais les gens se la tiraillent et profitent injustement de ses ressources. Les plus anciens sont douloureusement nostalgiques de certains arbres importants, quant à leurs vertus nutritionnelles et thérapeutiques, qui disparaissent d’année en année. Le Saloum perd ainsi ses dimb (Cordylapinnata), nété (Parkiabiglobosa), ditakh (Detariumsenegalensis) et dank[1](detariummicrocarpum). Le défi est lancé aux agents des Eaux et Forêts, au Ministère de l’Environnement et bien sûr à toutes les populations. En outre, la boulimie foncière, le fait de s’accaparer des terres par la falsification, la tromperie, la force ou la corruption, ne milite guère en faveur d’une paix sociale au Sénégal. Des gens du même village s’affrontent pour des terres et des populations entières se dressent contre de riches investisseurs manifestant leur mécontentement dans la défense de leur patrimoine foncier jusqu’à souvent frôler l’irréparable. A quand la déclaration de l’effectivité de la paix environnementale et foncière au Sénégal ?

La salinisation des terres est un autre fléau qui gangrène la paix agricole. Le problème demeure une réelle menace pour la sécurité alimentaire et attriste les paysans qui ne savent plus à quel saint se vouer. Sans nul doute, pour bâtir la paix au Sénégal, il faut une politique agricole garante d’une bonne sécurité alimentaire. Mais le sel a atteint les nappes phréatiques. Si la baisse de la pluviométrie est une réalité pour expliquer le problème, la mauvaise gestion des eaux en est une autre. Les populations de Foundiougne et de Sibassor, par exemple, ont été victimes des eaux salées. Jusqu’à présent, le tiraillement pour l’accès à l’eau potable autour des citernes de ravitaillement n’a pas fini de diviser les femmes qui habitent pourtant le même quartier. La paix écologique est à rétablir de manière urgente par des stratégies agricoles pour protéger le capital social de nos villes et villages des divisions internes.

Conclusion: Des lueurs d’espoir ?

Il ne va pas falloir occulter la réalité en inventant du positif. Il nous faut de la catharsis. La situation de l’éducation sénégalaise est inquiétante ; elle ne favorise pas tellement la construction d’une culture solide de la paix et de la justice. La population sénégalaise ne doit pas dormir sous ses lauriers, dans la naïveté, parce que bénéficiant d’une certaine ataraxie qui, du reste, frise le provisoire. Tous les lieux de l’éducation – la famille, la religion, la société, la culture et les médias – doivent ainsi revenir avec force à l’enseignement des valeurs, du savoir-vivre ensemble et du respect de la nature pour l’installation d’une paix durable au Sénégal. Le pays de la téranga est à l’épreuve des temps qui risquent de pâlir son visage jusque-là accueillant et envié des autres. Les efforts des sages et des hommes de bonnes volontés qui jalonnent encore l’histoire du Sénégal doivent être soutenus par les institutions sociales au rôle éducatif et par les politiques publiques et privées.

Face à des discours séparateurs et semeurs de zizanie, attaquant la religion d’autrui ou aux saveurs anti-ethniques, des personnes, que nous avons envie de qualifier de luminaires, comme des amortisseurs sociaux, se sont levées pour poser des actes et tenir des mots apaisants, évitant ainsi le pire. Des lueurs d’espoir scintillent toujours dans le maintien de la paix. La paix est une richesse qui est souvent détruite par des idéologies et la course aux autres richesses qui poussent à la ségrégation, à l’égoïsme, à la corruption et à la délinquance. Il n’est certainement pas trop tard au Sénégal d’inverser les tendances lourdes qui s’opposent à la paix durable et qui sont identifiables. Le temps est à l’urgence de la paix et l’éducation est un secteur incontournable pour son installation de manière durable. Pour un développement humain intégral, base d’une paix sociale durable, le système éducatif sénégalais doit être réellement systémique et inclusif en tenant compte de tout l’enjeu écologique, du respect de l’autre, de la religion d’autrui et de la dignité humaine. Cela nécessite une vraie révolution sociale et une sérieuse réforme de l’Education Nationale dans ses institutions et dans ses méthodes pour un Sénégal émergent.

Abbé Pascal Sène

Diocèse de Kaolack

Bibliographie

Alissoutin, Rosnert Ludovic. 2008. Les défis du développement local au Sénégal. Dakar: CODESRIA.

Arenilla, Patrice, Marie-Claire Rolland, Marie-Pierre Roussel et Bernard Gossot. 2007. Dictionnaire de pédagogie et de l’éducation. Paris : Bordas.

Boiral, O. etVerna, G. 2004. « La protection de l’environnement au service de la paix (Note) ». In Études internationales, 35(2), 261–286. https://doi.org/10.7202/009037ar

Combier, Annick. 1994. Les enfants de la rue enMauritanie: l’initiative de Nouakchott. Paris: Harmattan.

D’Aoust, Sophie. 2012. L’effectivité du droit à l’éducation au Sénégal. Le cas des enfants talibés dans les écoles coraniques. Col. Justice Internationale. Paris: L’Harmattan.

Durkheim, Emile. 2009. Education et sociologie. 9e édition. Paris: Quadrige/PUF

Kane, Cheikh Hamidou. 1961. L’aventure ambiguë. Récit. Paris: Julliard.

Ki-Zerbo, Joseph, sous la direction de. 1990. Eduquer ou périr. Paris: Harmattan.

Leral.net. Mardi 17 novembre 2015.«Abdourahmane Mendy, un recruteur de djihadistes sénégalais ? Des Sénégalais adhèrent aux idéaux des terroristes et il suffit de faire un tour sur le réseau social facebook pour s’en rendre compte » consulté le 18 avril 2016 (www.leral.net/Abdourahmane-Mendy-un-ecruteur-de-djihadistes-senegalais-a158716.html)

Mayer-Bisch, Patrice. 2012.« Préface. Le droit de choisir et d’être choisi.» Pp. 9-12 in L’effectivité du droit à l’éducation au Sénégal. Le cas des enfants talibés dans les écoles coraniques. Col. Justice Internationale. Sophie D’Aoust. Paris: L’Harmattan.

Mbow, Amadou Mahtar, sous la présidence de. 2011. Assises nationales. Sénégal, An 50: Bilan et perspectives de refondation. Paris: Harmattan.

Randegger, Joëlle. 2011. Parle-nous des enfants. Paris: Médiaspaul.

Sène, Pascal. 2018. Culture sociale de l’aumône et phénomène des enfants des rues au Sénégal. Paris : Harmattan.

Sene.News. 25 mai 2021.« Louga : Un talibé tue le bébé de son maître coranique, la raison est étonnante » in https://www.senenews.com/actualites/louga-un-talibe-tue-le-bebe-de-son-maitre-coranique-la-raison-est-etonnante_358385.html, consulté le 16 juin 2021

Tessier, Stéphane. 2005a, sous la direction de. L’enfant des rues. Contribution à une socio-anthropologie de l’enfant en grande difficulté dans l’espace urbain. Paris: Harmattan. (Première édition sous le titre A la recherche des enfants des rues chez Karthala, 1998.)

_____2005b. «Deux axes de recherche : la notion de groupe et le travail de l’enfant.» Pp.55-69 in L’enfant des rues. Contribution à une socio-anthropologie de l’enfant en grande difficulté dans l’espace urbain, sous la direction de Stéphane Tessier. Paris: L’Harmattan. (Première édition sous le titre A la recherche des enfants des rues chez Karthala, 1998.)

_____2005c. «Distances, ponts, liens et chausse-trappes.» Pp.13-51 in L’enfant des rues. Contribution à une socio-anthropologie de l’enfant en grande difficulté dans l’espace urbain, sous la direction de Stéphane Tessier. Paris: L’Harmattan. (Première édition sous le titre A la recherche des enfants des rues chez Karthala, 1998.)

[1]Dimb, nété et dank sont des arbres qui peuplaient une bonne partie de la savane du Sine-Saloum. Leur surexploitation les a portés à disparaître en masse puisque leur croissance n’était pas rapide et que les sécheresses répétées exposaient les jeunes plantes aux animaux sauvages et domestiques. Le dimb a été aussi trop sollicité pour son bois très beau et solide.

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