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Sénégal
9 juillet 2020
FidesPost
VIE CHRETIENNE

Le veuvage dans l’Eglise catholique : un regard anthropologique sur la pratique à Ziguinchor (Abbé Jean B. Manga)

Abbé Jean Baptiste Valter Manga, anthropologue et Curé de la paroisse Saint Benoît de Néma (Diocèse de Ziguinchor) s’intéresse dans cette chronique aux rites ou pratiques du veuvage dans la ville de Ziguinchor. Pour lui, tout le défi du travail pastoral à abattre aussi bien dans l’église de Ziguinchor que dans les autres églises sœurs du Sénégal réside dans le fait de changer le visage de la veuve.

La question du veuvage, dans notre culture chrétienne, ne peut manquer de faire penser à cette figure bien biblique qui fait l’objet d’une grande attention dans les textes sacrés, et généralement associée à l’orphelin et à l’étranger. A juste titre, puisque ces trois figures ont en commun un manque : un mari, un père et une terre.

Ce statut de fragilité justifiée de la veuve et de l’orphelin dans la Bible peut être violemment heurté par les traitements qui leur sont réservés dans beaucoup de nos sociétés, surtout pendant le temps des funérailles (généralement de la mort à l’anniversaire, que les anthropologues appellent les grandes funérailles).

Je voudrais m’intéresser ici 1) au veuvage comme état 2) et aux pratiques ou rites relatifs à cet état à Ziguinchor.

Je me suis aussi inspiré de la lecture de travaux qui ont été faits sur le terrain ziguinchorois. Il s’agit surtout d’un texte de feu l’abbé Lucien Emile Basse, qui a pour titre « La pratique du veuvage à Ziguinchor » et qui s’inscrivait dans la volonté d’une meilleure connaissance des cultures et pratiques locales en vue d’une inculturation de la foi chrétienne.

Ces lectures ont été complétées et actualisées par mon expérience personnelle comme curé de la paroisse Saint Benoît de Néma à Ziguinchor où depuis 2015 j’ai constamment accompagné des veufs et veuves.

La mort, un objet anthropologique

L’anthropologie s’est intéressée très tôt à la mort. Des anthropologues britanniques, tels que Edward B. Tylor ou encore James Frazer ont vu à travers les croyances liées à la mort une matrice du phénomène religieux lui-même.

Par la suite, les rites funéraires ont fait l’objet d’une vaste investigation. L’essentiel de ces études vont se dérouler dans des sociétés non occidentales. Tout logiquement d’ailleurs puisque dès les débuts, les anthropologues s’intéressent aux sociétés dites primitives.

Toutefois, c’est de la France que viendra l’étude « fondatrice » en la matière. Il s’agit de celle de Robert Hertz.

Hertz avance l’hypothèse selon laquelle la mort n’est qu’une « initiation ». Cette hypothèse repose sur une analyse minutieuse des rapports entre trois éléments : le corps (le défunt), son âme, les vivants.

A partir d’une analyse des doubles funérailles telles quelles étaient pratiquées à Bornéo (Ile du Sud Est Asiatique), Robert Hertz met en évidence les traitements parallèles, dans les pratiques de deuil, des deuilleurs (personnes socialement concernées par le deuil), du corps et de l’âme du défunt. La levée de deuil dans ce cas est « un seul et même acte libérateur appliqué à deux catégories différentes de personnes »1.

Les travaux d’Hertz sont suivis par ceux d’un autre anthropologue français célèbre : Arnauld Van Gennep. Celui-ci souligne que :

Pendant le deuil, les apparentés du mort constituent une société spéciale, située entre le monde des vivants d’une part et le monde des morts de l’autre, et dont les apparentés sortent plus ou moins vite selon qu’ils étaient plus étroitement apparentés au mort(…) Les rites de levée de toutes les interdictions et de toutes règles (costume spécial, etc.) du deuil sont donc à considérer comme des rites de réintégration du novice. Pendant leur deuil, la vie sociale est suspendue pour tous ceux qui sont atteints, et d’autant plus longtemps :

  1. Que le lien naturel avec le mort est plus étroit (veufs, apparentés)

  2. Que la situation sociale du mort était plus élevée. Si le mort était un chef cette suspension frappe la société entière2

En somme, les travaux de Van Gennep permettent de découper le rite funéraire en trois étapes, qui sont les différentes étapes des rites de passage :

  1. La phase de séparation, dans laquelle le vivant devient un défunt, brûlé, enterré ; les survivants, des endeuillés plus ou moins exclus ;

  2. Une phase de mise en marge, condition d’une métamorphose, d’un mûrissement pour le défunt et ses proches ;

  3. Une phase d’intégration, dans laquelle le défunt est pensé avoir réalisé son destin, ses reliques peuvent être ramenées au village, l’endeuillé se voit réintégré dans le groupe.

Voyons maintenant, en partant de l’éclairage du regard comparatif des anthropologues à partir d’une grande diversité de cas, comment la mort et plus précisément le veuvage sont vécus dans une ville comme Ziguinchor.

Le veuvage à Ziguinchor

Les funérailles chrétiennes telles quelles sont vécues à Ziguinchor, sont largement le produit de la culture créole portugaise depuis le XVIIe siècle. En effet, la rencontre entre culture portugaise et cultures africaines (notamment Baïnunk en ce qui concerne Ziguinchor) a donné au catholicisme de Ziguinchor une identité luso-africaine. Les funérailles et plus précisément la pratique du veuvage sont un des lieux où l’on peut facilement sentir cette créolisation. Considérons par exemple les interdits liés à la veuve:

  • Ne pas élever la voix pour parler
  • Ne pas répondre aux provocations ni aux injures
  • Ne pas se mettre en colère
  • Ne pas frapper ni même gronder les enfants ni personne d’autre
  • Ne pas lever la tête, mais tenir les yeux baissés
  • Ne manger avec personne
  • Ne pas se laver en dehors des jours autorisés
  • Ne pas rire
  • Ne pas quitter la chambre les huit premiers jours
  • Ne pas traverser le fleuve pour quelque raison que ce soit
  • Ne pas avoir de rapport sexuels ni flirt.

Quelques remarques :

Une temporalité. On remarque bien dans le déroulement du veuvage créole de Ziguinchor un découpage du temps en trois grands moments

Le premier, relativement court, est celui du décès à l’enterrement. Il est marqué par une absence totale de consommation de nourriture et de boisson. Un jeûne complet. Cette phase prend fin à la fois avec l’inhumation du corps et la plongée du corps de la veuve dans le fleuve. En effet au moment où l’on enterre le mari, la veuve doit se rendre au fleuve pour prendre un bain avant de recevoir les condoléances.

Le deuxième temps est celui de la consommation d’un œuf, qui ouvre la fin de la diète avec l’intervention d’autres éléments : écorce de caïcédra, fonio etc. Sur le plan des rapports de parenté, il y a une forte proximité des femmes des deux familles (celle de la femme et celle du mari). Elle est une phase de réclusion, et se déroule essentiellement dans la chambre. Cette phase qui dure huit jours se clôture avec la consommation du dinico3.

La messe de huitaine (ou 8e jour) ouvre la troisième phase, avec le sacrifice du cochon et les libations. C’est la fin de la réclusion stricte, puisque la femme peut maintenant aller à la messe tous les jours, tout en restant récluse d’une certaine manière par l’ensemble des interdits qui rythment sa vie jusqu’à la fin des funérailles. Cette fin est marquée par un autre bain, à la croisée des chemins et la messe anniversaire avec le partage des biens du défunt.

Dans tous les cas on retrouve bien dans ce déroulement du veuvage chez les créoles, le schéma des rites de passage tel que le propose Van Gennep. La période de mise en marge touche principalement celle qui est sensée avoir été la plus proche du corps du défunt : la veuve. C’est un rite quasi initiatique avec un ensemble d’épreuves de mise en marge afin de permettre une réintégration future dans la vie ordinaire, avec un statut de veuve, d’initiée en quelque sorte.

Le veuvage au Synode de Ziguinchor.

La question du veuvage tel qu’il est vécu dans le diocèse de Ziguinchor a longtemps été une préoccupation des autorités catholiques et des fidèles. Ainsi, après des travaux préliminaires menés dans les associations féminines catholiques, la question du veuvage est revenue avec force à l’occasion du synode Diocésain.

Le synode du diocèse de Ziguinchor qui s’est tenu entre 2014 et 2017 a retenu ceci relativement à la question du veuvage :

Numéro 33. Le Synode demande que la célébration de la messe des défunts dite 8e jour soit supprimé sur l’ensemble du territoire du Diocèse. En lieu et place, les pasteurs encourageront les familles en deuil à demander des messes pour les défunts (messes ordinaires, neuvaines, trentains, etc.)

Numéro 36. Le Synode demande que « le temps du veuvage » qui dure jusqu’à la date anniversaire du décès, « soit réduit à trois mois » pour tous les veufs et toutes les veuves des communautés paroissiales.

La mise en pratique de ces deux recommandations du synode n’a pas été simple et ne l’est toujours pas au sein de paroisses de Ziguinchor. La réduction du temps de veuvage donne encore lieu à des interprétations et tentatives de contournement suivant les cas. Si certains s’en félicitent, d’autres par contre trouve le temps trop court pour faire le deuil du mari.

Conclusion

Ramenée à un espace plus large l’on peut remarquer que les travaux des anthropologues ont permis de rendre compte du fait que dans bien des sociétés d’Afrique subsaharienne notamment, les funérailles sont connues pour être des arènes sociales majeures. Les funérailles sont en effet des lieux et des moments, où se font et se défont hiérarchies et relations sociales, tout comme les alliances et solidarités diverses. L’anthropologie a beaucoup évolué dans ce sens depuis les années 1980 notamment.

Dans les premiers travaux en anthropologie de la mort en Afrique, les rites funéraires étaient surtout envisagés dans les contextes villageois et au prisme des ritualités « ethniques » et « traditionnelles ».

La recherche contemporaine fait désormais une large place à leurs dynamiques et à leur importance dans les processus de recomposition sociale en cours. C’est dire qu’on est resté très attentifs à l’évolution des rites funéraires en fonction des mutations sociales.

Ainsi, depuis les années 1990, un nombre croissant de publications ont été consacrées aux évolutions, voire aux transformations plus radicales, des funérailles dans les sociétés africaines contemporaines, avec leurs (dé)connexions complexes entre mondes urbains et ruraux, leurs prolongements migratoires ou diasporiques, les phénomènes toujours plus présents du changement religieux, des évolutions technologiques, des transformations de l’ordre familial et communautaire, ou encore des glissements (voire des basculements) dans les relations entre les genres et les générations.

Toutefois, si les funérailles suivent une évolution relative aux changements sociaux, et surtout fonction des relations plus ou moins fort dans les système de parenté (lignages), le point de vue fort heuristique de Van Gennep, c’est-à-dire à les considérer comme rites de passage, reste opératoire. Il permet en effet de comprendre comment le mort devient le lieu d’un jeu social complexe mettant en jeu tous ceux qui avaient quelque lien avec lui.

Le veuvage reste dans ce cas une étape initiatique, qui variera en fonction des groupes sociaux et de leurs mutations ou recompositions. Il est donc nécessaire d’interroger et réinterroger constamment ce qui est appelé « tradition », qui n’est jamais ce qui se fait depuis la nuit des temps, mais ce qui se produit en fonction des enjeux du moment et toujours susceptibles d’évoluer.

L’exemple de Ziguinchor est de ce point de vue intéressant. Il montre en effet, comment dans un contexte de rencontre entre cultures africaine et portugaise, va émerger une culture créole qui produit une identité propre avec sa cohérence. Le veuvage créole de Ziguinchor est un veuvage chrétien où des éléments de la culture Baïnunk (surtout) et des traditions portugaises des 16e, 17e et 18e siècle ont participé à donner une vision luso-africaine de la mort et de ses conséquences dans les rapports sociaux.

Il a ensuite été question d’un jeu d’influence entre zone urbaine et zone rurale, qui a abouti à la généralisation de ce modèle de veuvage dans l’Eglise de Ziguinchor.

Mais est ce que réduire le temps du veuvage de 12 à 3 mois, suffira à faire changer le visage de la veuve, c’est-à-dire à la faire passer du statut de novice (en cours d’initiation) à celui biblique de celle à qui il manque un appui ? C’est peut être là tout le défi du travail pastoral à abattre maintenant aussi bien dans l’église de Ziguinchor que dans les autres églises sœurs du Sénégal.

Abbé Jean Baptiste Valter Manga

1 R. Hertz, « Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort », In ID., Sociologie religieuse et folklore, Paris, PUF, 1970 [1907], p. 1 – 83.

2 A. Van Gennep, Rites de passage, p. 209 – 210

3 Le dinico est un riz cuit dans un canari sans couvercle, avec quatre morceaux de racine justement appelé dinico et un morceau d’écorce de caïcédra. Ce riz amer, la veuve le mange avec du lait, de la main gauche, tournée vers la porte et vers l’est. Ce rite est capital dans le déroulement du veuvage : il est sensé conjurer le mauvais sort qui pourrait poursuivre la veuve : faute de l’accomplir, la femme est frappée d’amaigrissement, de toux, de diarrhée, de maux de ventre et de mort enfin. Dans certains cas, ce rite est accompli seulement à la fin du veuvage.

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