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Sénégal
28 septembre 2020
FidesPost
CONTRIBUTION

Le chrétien dans l’Eglise et dans le monde : la problématique de la formation des fidèles laïcs

Notre monde, pluriel et en pleine mutation, ne manque pas d’offrir, çà et là, des plages de formation à qui voudrait se cultiver dans un domaine précis. Il se pose dès lors la question de l’opportunité de la formation permanente qui, entre autres avantages, permet de gagner le défi, de plus en plus grand, de l’aggiornamento1 indispensable pour ne pas être en déphasage avec l’évolution du monde. C’est dans cet élan que je voudrais aborder une question d’une brûlante actualité : le chrétien dans l’Eglise et dans le monde. C’est mon humble contribution à la formation du fidèle laïc qui en aurait besoin en ce moment de l’histoire de l’Eglise et du monde.

En effet, au regard des réactions, diverses et variées, qu’il m’a été donné de noter sur la toile et dans le champ pastoral, lorsqu’une question touche à l’Église, je crois qu’il est important de revenir un tant soit peu sur ce sujet qui tient une place de choix dans le magistère de l’Eglise catholique. A vrai dire, à côté des nombreux chrétiens qui s’emploient à jouer pleinement leur partition dans l’Eglise et dans la société, il faut reconnaître que plus d’un peinent à s’y mettre parce qu’ayant une connaissance peu précise de leur identité et de leur mission. J’en veux pour preuve tous ces messages qui attendent la réaction ou l’avis des autorités ecclésiastiques, quand il suffit tout simplement de se prononcer, en tant que chrétien, sur un thème de l’actualité du monde ou de l’Eglise qui réserve aux fidèles laïcs un rôle et une mission irremplaçables. Des interrogations comme celles qui suivent sont récurrentes : « Mais qu’en dit l’Eglise ? » ; « Où sont nos évêques, nos prêtres ? » ; « Doit-on réagir maintenant ou attendre l’avis, ou peut-être, le mot d’ordre de nos supérieurs hiérarchiques ? » Il est vrai que l’Eglise est et reste hiérarchique. Cependant, synodale voire symphonique, elle n’étouffe pas la voix des laïcs qui, bien campée, bien dosée et dans les limites de ses prérogatives, vaut son pesant d’or. C’est d’autant plus vrai que «la vocation propre des laïcs consiste à chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu. Ils vivent au milieu du siècle, c’est-à-dire engagés dans tous les divers devoirs et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale dont leur existence est comme tissée. À cette place, ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance et de charité. C’est à eux qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis, de telle sorte qu’elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ et soient à la louange du Créateur et Rédempteur2 ». Ce passage de la Constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen Gentium, se passe de commentaire. L’on y lit sans difficulté que « les laïcs exercent leur sacerdoce, participent à la mission du Christ et de l’Eglise, aussi bien dans le monde que dans l’Eglise, aussi bien dans l’ordre temporel que spirituel. C’est le même homme laïc qui est en même temps fidèle et citoyen ; il doit se diriger selon le christianisme dans les deux ordres3 ».

Toutefois, une telle implication du laïc dans l’Eglise et dans le monde ne va pas sans difficulté si l’on considère la tension, en maintes occasions, entre opinion personnelle et hiérarchie, entre liberté individuelle et respect de l’Institution-Eglise. C’est, en effet, l’une des grandes tensions qui caractérisent le catholicisme d’aujourd’hui et qui pourrait être résolu si chacun restait dans son rôle. Il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’une catéchèse sur l’identité et la mission du laïc dans l’Eglise et dans le monde s’impose. Pour ce faire, deux sources, aussi fondamentales l’une que l’autre, méritent d’être explorées. Il s’agit, dans un premier temps, du Concile Vatican II, qui a été un moment clé dans la promotion et la compréhension du rôle et de la place des laïcs dans l’Église, et ensuite de l’exhortation apostolique post-synodale, Christifideles laici, autrement dit Les fidèles laïcs du Christ, du pape Jean-Paul II, sur la vocation et la mission des fidèles laïcs dans l’Église et dans le monde. Ceci me parait une bonne entrée dans la compréhension toujours à poursuivre du rôle de chacun dans une Eglise ouverte à tous.

Au numéro 3 du décret sur l’apostolat des laïcs, Apostolicam Actuositatem, qui est un document du Concile Vatican II, il est affirmé que « les laïcs tiennent de leur union même avec le Christ Chef le devoir et le droit d’être apôtres. Insérés qu’ils sont par le baptême dans le Corps mystique du Christ, fortifiés grâce à la confirmation par la puissance du Saint Esprit, c’est le Seigneur lui-même qui les députe à l’apostolat », et à un apostolat qui ne saurait se tenir ailleurs que dans l’Eglise et le monde où ils vivent. Dans le même sillage, nous pouvons retenir d’un commentaire des numéros 1 et 2 de l’exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici, que l’ordre d’aller à la vigne du Seigneur4 ne s’adresse pas qu’aux pasteurs, aux prêtres, aux religieux et aux religieuses ; mais qu’il s’étend à tous, car les fidèles laïcs, eux aussi, sont appelés personnellement par le Seigneur, de qui ils reçoivent une mission pour l’Église et pour le monde5. Le Pape Benoît XVI, qui n’a jamais cessé d’inviter à un « changement de mentalité sur le rôle des laïcs », mettra un point d’honneur à insister sur le fait que les fidèles laïcs se doivent d’être « des témoins du Christ dans toute la réalité concrète de leur vie, dans toutes leurs activités et les milieux où ils vivent6 ». Selon lui, pour qu’une vraie coresponsabilité soit possible, il faut « que s’affirme un laïcat mature et engagé, capable de donner sa contribution spécifique à la mission ecclésiale », dans le strict respect des « ministères et des devoirs de chacun dans la vie de l’Eglise », en veillant à ne pas rompre la communion avec les pasteurs. Cette coresponsabilité s’étend à la vie sociale, culturelle et politique qui se présente au fidèle laïc comme un lieu d’expression de son identité chrétienne. C’est dire que « chaque chrétien, de par son baptême qui l’incorpore au Christ, reçoit cette mission apostolique, élément essentiel du sacerdoce des baptisés. Le sacerdoce hiérarchique, évidemment, garde sa fonction, son service de sanctification, de proclamation et de régence à l’intérieur du peuple unique et apostolique de Dieu7 ».

En somme, « les fidèles laïcs du Christ sont ceux qui, en tant qu’incorporés au Christ par le baptême, sont constitués en peuple de Dieu et qui, pour cette raison, faits participants à leurs manières à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, sont appelés à exercer, chacun selon sa condition propre, la mission que Dieu a confiée à l’Eglise pour qu’elle l’accomplisse dans le monde8 ». 

De cette brève réflexion, émergent deux points d’attention :

-Premier point d’attention : l’Église n’est pas que l’affaire du pape, des cardinaux, des évêques, des prêtres, des religieux et des religieuses. A ce propos, les appels du pape François sont multiples.

-Deuxième point d’attention : Les fidèles laïcs, qui participent à la mission du Christ et de l’Eglise9, sont et doivent rester au cœur de la vie de l’Église dont ils sont membres à part entière en ne se démarquant pas des problèmes du monde auxquels ils doivent chercher à apporter des solutions à la lumière de l’évangile. Certes, le chrétien n’appartient pas au monde10; mais il est envoyé dans le monde. Cette situation paradoxale le pousse résolument au témoignage qui peut aller jusqu’au martyr. Ici, il serait bon que les travaux du grand théologien Yves Congar, qui me paraissent intemporels, soient revisités11. Ils visent, entre autres, à en finir avec une certaine infériorisation des laïcs et à accréditer une définition positive de leur statut qui les plonge à la fois dans l’Eglise et dans le monde. Il va sans dire que « la formation des consciences chrétiennes, qui est un des aspects essentiels de l’évangélisation, n’est pas fermée sur elle-même, elle n’a pas une fin spirituelle pure, elle vise à rendre ces consciences capables d’informer efficacement la vie concrète de la société et des individus ; une telle formation ne se fait pas dans l’abstrait, elle s’opère à partir de situations concrètes qu’elle apprend à juger ; par là même elle ne peut pas ne pas entraîner, au moins indirectement, des options temporelles et ne pas pousser à une action déterminée sur les structures politiques, économiques et sociales12 ».

Nous avons donc la responsabilité commune de travailler à la construction de l’Église de Jésus Christ et à la transformation du monde où que nous soyons. De ce fait, il devient évident que le fidèle laïc, qu’il soit au Sénégal ou ailleurs, peut, parce qu’il en a le droit et le devoir, donner son point de vue sur toute question qui concerne l’Eglise dans le monde de ce temps en gardant toujours à l’esprit que les laïcs « ont le droit de s’ouvrir à [leurs] pasteurs avec toute la liberté et la confiance qui conviennent à des fils de Dieu et à des frères dans le Christ de leurs besoins et de leurs vœux. Dans la mesure de leurs connaissances, de leurs compétences et de leur situation, ils ont la faculté et même parfois le devoir de manifester leur sentiment en ce qui concerne le bien de l’Église. Cela doit se faire, le cas échéant, par le moyen des institutions que l’Église a établies pour cela, et toujours dans la sincérité, le courage et la prudence, avec le respect et la charité qu’on doit à ceux qui, en raison de leurs charges sacrées, tiennent la place du Christ […]. Les pasteurs, de leur côté, doivent reconnaître et promouvoir la dignité et la responsabilité des laïcs dans l’Église ; ayant volontiers recours à la prudence de leurs conseils, leur remettant avec confiance des charges au service de l’Église, leur laissant la liberté et la marge d’action, stimulant même leur courage pour entreprendre de leur propre mouvement. Qu’ils accordent avec un amour paternel attention et considération dans le Christ aux essais, vœux et désirs proposés par les laïcs, qu’ils respectent et reconnaissent la juste liberté qui appartient à tous dans la cité terrestre13 ».

Il serait grand temps que nous intégrions davantage cette logique de coresponsabilité qui s’offre à nous comme une force inestimable, chacun ayant quelque ressource à offrir. Ne perdons pas ce privilège et cette grâce de contribuer à bâtir une Eglise et un monde qui soient le plus synonyme possible du règne de Dieu qui est un règne d’amour, de justice et de paix. C’est notre affaire à tous. Chacun y a son mot à dire et sa pierre à apporter pour le bien de tous. « Qu’est-ce que l’Église ? » et « Qui suis-je dans cette même Église ? » sont les deux questions fondamentales que chacun de nous est invité à se poser. Et à ces questions non facultatives il ne saurait exister de réponse qui ne nous rappelle nos droits et nos devoirs dans l’Eglise et dans un monde qui a besoin d’un peu plus de sel et de lumière14.

Abbé Séraphin-Raphaël NTAB

Professeur de Théologie Dogmatique

1 « mise à jour », en italien. L’expression est souvent attribuée au pape Jean XXIII qui l’emploie dans son discours du 25 janvier 1959 où il annonce la convocation du concile Vatican II.

2 Lumen Gentium, 31.

3 R. Rouquette, Les laïcs dans l’Eglise. Vatican II et ses suites, Extrait de « Le Programme de la 4e session du Concile », Etudes, juin 1965.

4 Cf. Mt 13, 38

5 Cf. Christifideles Laici 1-2.

6 Benoit XVI, Discours au Conseil Pontifical pour les Laïcs, Rome, le 21 mai 2013.

7 R. Rouquette, Ibid.

8 Cf. Christifideles Laici, Ibid.

9 Voir G. Candelier, Les laïcs dans le nouveau Code de droit canonique, dans La foi et le temps, 1984, N°3 (mai-juin), p. 222-246.

10 Jn 17, 14

11 Voir Y. M. J. CongarJalons pour une théologie du laïcat, Éditions du Cerf, Paris, 1953.

12 R. Rouquette, Ibid.

13 Lumen Gentium, 37.

14 Cf. Mt 5, 13

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