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Sénégal
19 juin 2021
FidesPost
ACTUALITE Nationale VIE CHRETIENNE

L’apostasie au Sénégal : ses conséquences canoniques et la démarche à suivre en cas de retour

Cette chronique tente d’analyser la définition de l’apostasie telle qu’elle ressort du canon 751 du Code de droit canonique, les motivations qui poussent généralement certains catholiques sénégalais à renoncer à la foi chrétienne, les conséquences canoniques qui s’appliquent à ceux qui sont dans cette situation et enfin la démarche pastorale à suivre en cas de retour de l’apostat dans la pleine communion avec l’Eglise catholique.

Il arrive d’apprendre, au Sénégal, le passage à l’Islam d’un catholique qui était très engagé dans l’Eglise. Cette situation qui, souvent, fait l’objet d’une grande publicité, jette les autres catholiques dans la stupéfaction et les musulmans dans la satisfaction. C’est toute la problématique de l’apostasie au Sénégal dont nous voudrions traiter dans cette réflexion.

Pour l’Eglise, la notion d’apostasie se dégage principalement du canon 751, placé dans les canons introductifs du livre III relatif à la fonction d’enseignement de l’Eglise ; l’apostasie y est définie comme « le rejet total de la foi chrétienne ». Ce canon reste ainsi fidèle à l’étymologie du mot, de même qu’à la doctrine traditionnelle. En effet, le mot « apostasie » vient du terme grec « apostasia » qui signifie « abandon, défection, désertion de son poste ou renonciation à son état ». L’apostasie est donc le rejet ou l’abandon total de la foi chrétienne. Elle « se caractérise par un abandon total de la foi chrétienne – pas seulement d’une vérité dogmatique comme dans le cas de l’hérésie – fait explicitement par le moyen d’une déclaration catégorique ou implicitement par un acte externe et notoire qui implique un abandon de la foi par une conduite radicalement contraire à la foi chrétienne comme l’assentiment ou l’adhésion pertinente à ceux qui attaquent l’Eglise ou le Pape »[1]. Par foi chrétienne, il faut entendre la foi divine et catholique, comme le stipule le canon 750 § 1 c’est-à-dire les vérités contenues dans la Parole de Dieu écrite ou dans la Tradition, et proposées comme telles par le Magistère à la foi des fidèles[2]. Ainsi donc, la foi est dite « divine » parce qu’elle est réponse à la révélation de Dieu et « catholique » parce qu’elle est proposée par l’Eglise comme divinement révélée.

L’apostasie peut être explicite ou implicite quant à sa manifestation extérieure. Elle est explicite et formelle si le fidèle fait connaître par une déclaration catégorique ou par des actes qui équivalent à une déclaration, qu’il renonce à la foi chrétienne. C’est le cas de ceux qui embrassent ouvertement une autre religion, l’islam par exemple ou se proclament athées ou libres penseurs ou adhèrent à des sectes notoirement opposées à la foi chrétienne. L’apostasie est implicite et interprétative lorsqu’un chrétien, sans signifier formellement qu’il renonce à sa croyance, prétendant même garder son titre de chrétien, se conduit de telle sorte qu’on peut conclure avec certitude qu’il est devenu étranger à la foi[3]. Contrairement à l’apostasie qui est un rejet total de la foi et de la doctrine chrétienne, le syncrétisme est un système philosophique ou religieux qui tend à faire fusionner plusieurs doctrines différentes. L’apostasie rejette et le syncrétisme accueille la foi chrétienne mais l’intègre à d’autres croyances. Il est vrai que beaucoup de chrétiens au Sénégal sont au stade du syncrétisme et ne sont pas encore arrivés à la foi aboutie et pure du christianisme. C’est là que se trouve la pertinence d’une authentique inculturation car comme le dit René LUNEAU « la tradition latine qu’aujourd’hui on absolutise fait penser à un vêtement d’emprunt : rien ne permettra jamais à celui qui l’endosse de s’y sentir parfaitement à l’aise. Le vêtement n’a pas été coupé pour lui. Il n’est pas à sa mesure et il a droit, lui aussi, à un ‘vêtement de noces’ (Mt 22,11) »[4].

Au Sénégal, différentes motivations poussent des chrétiens à apostasier. On peut, entre autres, citer des raisons matrimoniales (un catholique qui apostasie lorsqu’il veut épouser une musulmane par exemple ou lorsqu’il est tenté par la polygamie), socio-économiques (un catholique qui apostasie pour obtenir un travail ou avancer dans une carrière), de défiance par rapport à l’Eglise (un catholique qui apostasie parce qu’il est en colère contre les agissements de l’Eglise et des pasteurs) ou de conviction religieuse (un catholique qui apostasie parce qu’il pense que l’Islam est la vraie religion).

Différentes conséquences canoniques s’appliquent à la personne qui a rejeté de manière totale et notoire la foi chrétienne. Il y en a sept dans le Code de droit canonique actuel :

Nous avons d’abord l’excommunication latae sententiae c’est-à-dire automatique, encourue sans qu’aucune procédure ne soit nécessaire (canon 1364) et, si le délinquant est clerc, d’autres peines peuvent s’y ajouter. Toutefois, pour que le délit puisse exister, il faudrait que les conditions suivantes soient réunies : extériorité, imputabilité et sanction. Le chrétien qui a rejeté la foi est également privé des funérailles ecclésiastiques au regard du canon 1184 § 1,1° à moins qu’il n’ait donné quelque signe de pénitence avant sa mort. Comme autre conséquence canonique, l’apostat encourt une irrégularité (c’est-à-dire un empêchement perpétuel) pour la réception des ordres (canons 1041,2°) ainsi que pour l’exercice des ordres reçus (canon 1044 § 1, 2°). Si l’apostat est une personne consacrée, il est renvoyé par le fait même de l’institut religieux (canon 694 § 1, 1°). Par ailleurs, le Code, en son canon 1071 § 1, 4°, interdit d’assister au mariage de celui qui a rejeté notoirement la foi catholique sans avoir recouru à l’Ordinaire du lieu pour obtenir une autorisation, sauf en cas de nécessité majeure. Comme autre mesure disciplinaire, la personne qui a apostasié ne sera pas admise dans les associations publiques de fidèles (canon 316 § 1) et si elle est titulaire d’un office ecclésiastique, elle en est révoquée de plein droit (canon 194 §1, 2°). Le Pape Benoit XVI, dans une lettre apostolique en forme de Motu proprio Omnium in mentem publiée le 15 décembre 2009, a supprimé cette clause reconnue inutile aux canons 1086 § 1, 1117 et 1124 à savoir « actus formalis defectionis ab Ecclesia Catholica », c’est-à-dire « acte formel de séparation de l’Eglise catholique ». Ainsi, tous ceux qui ont quitté l’Eglise par un acte formel -et donc l’apostat- sont désormais traités, en ce qui concerne le mariage, comme des catholiques à part entière. Cette décision n’est pas sans poser des problèmes mais le cadre de cette réflexion ne permet pas de l’aborder.

En définitive, les conséquences juridiques que nous venons d’étudier sont logiques car finalement, c’est l’apostat lui-même qui s’exclut de la communion de l’Eglise et renonce à ses droits en rejetant sa foi de manière consciente et délibérée. De toutes façons, dès qu’il se repent, l’apostat est immédiatement réintégré dans la communion de l’Eglise et retrouve tous ses droits après avoir abjuré son erreur.

La volonté de revenir dans l’Eglise peut être due à l’initiative de l’apostat lui-même ou résulter de l’intervention d’un tiers. Le processus suivant pourrait alors être mis en œuvre :

D’abord, un dialogue pastoral au cours duquel l’agent pastoral (prêtre ou laïc) accueillera la demande de retour de l’apostat avec attention et respect, autant que les circonstances le permettent. Un discernement basé sur la confiance et la franchise sera effectué en cherchant à clarifier les motifs qui ont conduit à l’apostasie et les raisons pour lesquelles l’apostat désire revenir à l’Eglise. Enfin, un enseignement pourrait s’avérer nécessaire selon les cas de même qu’une proposition de recevoir le sacrement de réconciliation [5].

Ensuite, l’apostat écrira une demande d’admission à la pleine communion avec l’Eglise catholique dans laquelle il exprimera sa volonté de revenir dans la communion de l’Eglise, d’adhérer et garder toutes les vérités confessées par l’Eglise. Ce recours à l’Ordinaire est motivé par le fait que c’est à lui de remettre la peine d’excommunication (cf. canon 1355 § 2).

Puis, une célébration communautaire d’admission pourra être faite en se basant sur le Rituel d’admission à la pleine communion avec l’Eglise catholique avec, comme point culminant la réconciliation de l’apostat avec l’Eglise.

Enfin, un suivi du nouvel admis sera assuré par une sorte de parrain car la démarche de retour à la communauté ne saurait s’interrompre aussitôt la cérémonie terminée. Ce suivi sera proposé pour que celui qui vient d’être admis retrouve une communauté et renoue le lien, le tissu communautaire, ce qui pourrait lui offrir une certaine garantie de persévérance et de fidélité à sa foi[6].

Abbé Albert SENE

[1] Eloy TEJERO, Commentaire canon 751 in A. MARZOA et alii, Commentario exegetico al Codige de derecho canonico, Volume III, Pamplona EUNSA, p 58.

[2] Cf. Eloy TEJERO, Commentaire du canon 751 in E. CAPARROS, Code de droit canonique bilingue annoté, Montréal, Wilson et Lafleur, 1999, p.544.

[3] J. BOUCHE, art. « Apostasie » in Dictionnaire de Droit canonique, col. 650.

[4] René LUNEAU, Paroles et silences du Synode africain 1989-1995, Paris, Karthala, 1997, p. 117.

[5] Certains éléments sont tirés de l’article de Sophie TREMBLAY, « Mener un dialogue pastoral » in Précis de théologie pratique, Sous la direction de Gilles Routhier et Marcel Viau, Novalis-Lumen Vitae, 2004, p.321-333.

[6] Interview de Mgr Jacques SARR, Evêque de Thiès, le jeudi 20 juillet 2006 à 12h 30.

1 commentaire

Maurille 26 mai 2021 at 14 h 19 min

Les gens quittent parce qu’il y a du laxisme notoire dans le péché en général en s’auto-proclamant pauvres pécheurs et le justifiant par l’ere de la grâce (impudicite, alcool, manque d’assurance du salut…) alors que Jésus est venu nous délivrer du péché. Au delà du fait d’adhérer à une religion, ceux qui quittent cherchent le salut de leurs âmes

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