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3 décembre 2022
ACTUALITE CONTRIBUTION VIE CHRETIENNE

« Je crois en Christ qui viendra dans sa gloire et non l’enlèvement » (Par Abbé Raphaël Faye)

L’épreuve de la pandémie du Coronas virus avec ses mutations multiples a permis à l’humanité en général de repenser ses priorités. La pandémie a mis à nu notre fragilité et notre besoin de solidarité pour une marche commune et sensée. Peut-être que la synthèse de toutes les questions suscitées par la pandémie se trouve être la question du sens de notre existence. Elle était d’ailleurs toujours là avec une profondeur surtout lors des moments difficiles de l’humanité. D’où nous venons ? Où nous allons ? Pourquoi je vis ? Et comment je dois vivre ? Ces questions qui semblent décousues se rejoignent en l’Homme qui est une unité dans ses diverses dimensions. Toutes les cultures ont répondu à ces interrogations selon leur conscience religieuse et leur structure de pensée[1]. Essayant de donner une réponse devant les angoisses rencontrées, l’Homme apprend des expériences passées pour mieux accueillir le présent et regarder le futur avec espoir. N’est-ce pas c’est dans l’inquiétude du cœur de l’homme que naissent les vraies questions qui font de nous des êtres en marche.

  Actuellement avec l’épreuve de la pandémie beaucoup de personnes croient et affirment que nous sommes à la fin des temps. Dans le cas simple d’une discussion entre amis ou dans des affirmations publiques dans le cadre des enseignements à caractère religieux, au sein de certains nouveaux mouvements religieux ou des églises dites réveillées, le débat semble se poser autour de la fin des temps. Ils foisonnent dans les réseaux sociaux avec des adeptes qui sont convaincus que leur « apôtre ou guide » a une révélation divine.  Ce sont ces genres de phrases que nous entendons et lisons : « Nous sommes dans le temps de la fin ; l’époux arrive bientôt ; les signes de la fin sont là : préparons-nous à l’enlèvement etc.. ». Ces phrases lapidaires même si leurs sources sont d’inspiration chrétienne, elles s’imbriquent avec d’autres idées étrangères à la vraie foi de l’Eglise. La compréhension qui y est souvent divulguée est en dehors des grandes définitions claires faites par l’Eglise concernant ce que nous devons croire. La Parole de Dieu y est interprétée d’une manière « sauvage », avec le sujet inspiré par l’Esprit comme critère d’interprétation. Le principe de la Sola Scriptura (seule l’écriture) est de mise

Le cadre précis de cette contribution n’est pas une étude sur la fin des temps, encore moins un simple avis sur un problème. Nous professons notre foi sur la vie du monde à venir contre l’imposture de l’enlèvement comme doctrine obscure et étrangère à la foi catholique.  Nous pouvons dire que nous sommes dans un temps de mélange et que nous avons besoin de faire le tri sous le prisme de la Parole de Dieu et l’enseignement de l’Eglise. Les enseignements liés à l’enlèvement sont un défi pour l’Eglise[2], car ils sont véhiculés par ceux qui se déclarent chrétiens. Leur lieu de divulgation que sont les réseaux sociaux en général, sont investis par les jeunes catholiques qui souvent sont fragiles. Nous souhaitons donner notre contribution en tant que prêtres non en tant théologiens, pour éclairer tant soit peu nos frères et sœurs catholiques qui ne sont pas exempts des tentations d’absorber des enseignements qui sont contraires au credo. Nous allons en premier lieu voir ce qu’est l’enlèvement et en deuxième lieu nous allons confesser la résurrection du Christ comme lieu de possibilité de la nôtre. Ce qui nous permettra de pouvoir parler de sa venue dans la gloire.

  1. L’enlèvement est-il biblique ?

L’enlèvement une doctrine qui enseigne un retour imminent et intermédiaire du Christ entre sa première venue (incarnation) et sa venue dans la gloire à la fin des temps. Ceux qui enseignent l’enlèvement se basent sur des révélations privées, des visions et des impressions spirituelles intérieures. Ils s’appuient sur des versets bibliques puisés la plupart du temps dans les livres apocalyptiques[3] de l’Ancien et du Nouveau Testament (par exemple le livre de Daniel, les discours de Jésus sur la fin des temps, la première lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens, l’Apocalypse de Saint Jean). La réserve, l’élitisme sont les comportements qui découlent de l’interprétation de ces textes. Le Christ qui vient prendra les personnes meilleures au sein du peuple de Dieu. La préparation doit être rude dans la mesure où le monde qui nous entoure est mauvais. Cette vision élitiste prêche un salut pour quelques-uns au détriment des autres. Elle occulte la marche épineuse des chrétiens dans ce monde en bute souvent avec des contradictions. Ils marchent comme l’a dit Saint Augustin dans les persécutions du monde et les consolations de Dieu.

L’enseignement de l’enlèvement peut-il avoir des fondements bibliques ? Ceux qui y croient possèdent des versets bibliques choisis comme indiquant réellement que le Christ viendra pour l’enlèvement. Nous ne pouvons pas les répertorier tous. Nous allons en choisir quelques-uns.

Dans l’Ancien Testament les deux personnages qui ont été enlevés sont Elie (2 R 2, 11) et Hénoch (Gn 5, 21-24). Leur enlèvement suppose qu’ils n’ont pas connu la mort physique.  En commentant le chapitre 5 du livre de la genèse, l’exégète Thomas Romer nous dit que « la mention d’Hénoch est énigmatique : le nombre d’années qui lui est attribué n’est que de trois cents soixante-dix. Il est le seul, avec Noé (Gn 06, 9), dont il est dit qu’il  » marcha avec Dieu ». Il ne mourut pas, mais  » il disparut parce que Dieu l’avais pris ». Dans l’Ancien Testament, Hénoch et le prophète Elie (2 R 2, 11) sont les deux seuls êtres humains à n’être pas descendus dans le royaume des morts mais à avoir été enlevés par Dieu. Ceci explique le rôle considérable que ces deux figures (et en particulier Hénoch) ont joué dans le cadre des spéculations apocalyptiques de l’ancienne littérature prérabbinique ».[4] L’auteur nous enseigne concernant leur enlèvement mais en même temps, il attire notre attention sur la figure énigmatique d’Hénoch. Il est nécessaire de prendre une distance par rapport à toute précipitation d’interprétation. La figure d’Elie a joué un rôle important dans l’attente juive. Apparu dans une période critique en Israël, contemporain du Roi Achab (1 R 17, 1) ainsi que d’Ahazia. Tous les cinq épisodes[5] de la vie d’Elie sauf l’enlèvement sont liés au conflit qui l’opposait au Roi Achab qui a instauré le culte des divinités Baal. Après son mariage avec une princesse du Tyr Jézabel (1R 16, 30-33), les adorateurs de Yahwe ont été exterminés, le culte de Baal a été propagé (1 R 18.4,13, 19 ; 19.10, 14). En réalité c’est la princesse Jézabel qui fut responsable de l’extermination et l’importation de ses dieux qui ont souillé le cœur du Roi Achab (1 R 18,4, 13, 19. 10, 14). Elie a terminé son ministère avec l’enlèvement au milieu d’un tourbillon. L’aspect spectaculaire de son enlèvement contient des images comme le feu qui renvoient aux manifestations spectaculaires dans les récits de l’Exode (Exo 13, 21 ; 19.18 24.17 ; Nb 11.1 ; 16.35). Ses tentatives de ramener ses frères à la vraie foi au Dieu de l’alliance le rapprochent de Moise. En dehors de leur différente disparition, leurs successeurs agissent (Josué et Elisée) avec leur esprit comme pour pérenniser l’œuvre que le Seigneur leur a donné de faire. La relation entre Elie et Moise est étroite dans ce sens. « On ne peut donc s’étonner que la pensée juive ait vu en Elie un autre Moise »[6]En plus, il y avait une mention dans l’écriture de la restauration du ministère d’Elie (Ml 3.23 ; 4, 5-6). Même à l’époque de Jésus, certains croyaient que Jésus est peut-être le nouvel Elie ( Lc 4, 24-27), et il était rapproché de Jean le Baptiste ( Mt 11.14). Elie apparait à la Montagne de la transfiguration avec Moise (Mt 17, 12 ; Mc 9.4). Il est mentionné dans diverses parties du Nouveau Testament ( Lc 4, 26 ; Rm 11, 2-4 ; Jc 5.17-18).

Le texte biblique de 1Th 4, 13-18 parait fonder l’enlèvement avec le Seigneur dans les airs. Mais regardons ce qui vient avant et ce qui vient après pour bien comprendre ce texte. La première lettre de Saint Paul aux Thessaloniciens est la première lettre écrite par Paul (vers 51 après J.C). C’est au cours de son second voyage missionnaire vers 50 que Saint Paul arriva à Thessalonique avec Sylvain et Timothée. De Corinthe après avoir écouté Timothé revenu de Thessalonique, il écrivit une lettre pour encourager les chrétiens de cette Eglise[7].

Après l’adresse et la salutation (1 Th 1, 1-2), nous avons d’abord la longue action de grâce (de 1Th1, 3 au chapitre 3 verset 13). Ensuite à partir de (1Th 4, 1 jusqu’au chapitre 5, 22), Paul développe la sanctification (1Th 4, 1-9), l’amour fraternel (1Th 4, 09-12), la résurrection des morts (1Th 4, 13-18), l’attente du Jour du Seigneur (1Th 5, 1-11), l’exhortation concernant la vie communauté (1Th 5, 13-22). Enfin il y a la prière et la salutation (1Th 5, 23-28). Pour aller directement au texte qui nous concerne, on peut dire que Paul répond à une question qui lui a été posée concernant le sort des ceux et celles qui sont morts. Avant de répondre, Paul nous enseigne que les chrétiens sont des hommes d’espérance et c’est après qu’il fonde la foi en la résurrection. Si les chrétiens doivent ressusciter c’est parce que le Christ est ressuscité. Par sa mort et sa résurrection le Christ fonde la possibilité de notre résurrection. Le verset 15 que Paul dit être venu du Christ ne se trouve nulle part dans les évangiles. Il peut s’apparenter avec une autre parole, mais il est difficile de trouver la juste parole identique. La description de Paul concernant la parousie (venue) du Christ est apocalyptique avec des images (descente du Seigneur, trompette, nuée, la voix etc..). Ces images nous renvoient à celles que nous trouvons à la montagne du Sinaï (Ex 19, 20-25). En cela, Paul s’inscrit dans une espérance pour le peuple nouveau qui sera rassemblé par le Seigneur à la fin des temps. Les images ne doivent être forcées, parce que les images apocalyptiques peuvent nous perdre si nous les interprétons d’une manière hâtive sans discernement. L’essentiel dans ce texte ce n’est pas de savoir ou de connaitre le jour exact, mais de vivre dans la vigilance. Le jour du Seigneur sera imprévisible comme un voleur (Mt 24, 43-44). Il ne peut pas être prédit par un homme. Il ne sera pas annoncé par une sensation intérieure. En outre, le chrétien doit revêtir toujours la lumière puisqu’il est fils du jour. C’est la foi et la charité qui doivent être des marques distinctives des fils du jour. Il est cependant nécessaire de voir 2Th 2, 1-12, où la communauté a été troublée par des gens qui ont annoncé que le jour du Seigneur était arrivé. Certains ont cru que c’était un enseignement de Paul (2Th 2, 1-2). Pour Andreas Dettwiler « l’annonce prophétique de la présence du  » jour du Seigneur », c’est-à-dire la parousie du Christ céleste, a provoqué trouble et incertitude auprès des destinataires. Les représentants de cette eschatologie présentéiste se basent sur des révélations spirituelles (…). Le but de 2Th est de calmer ces agitations »[8].

Les discours du Christ qui parlent du jugement dernier (Mt 24-25 ; Lc 21, 05-37) sont des paraboles[9]. Une parabole est un récit-image, une comparaison dans sa forme la plus simple (plus de quarante dans les évangiles). Le Christ n’est pas le premier ayant utilisé des paraboles. Dans toutes les cultures nous trouvons des contes, des fables, des proverbes pour décrire une réalité. Même les Rabbis en usaient et c’est à eux que Jésus a emprunté cette façon de faire. La parabole en récit-image est une histoire qui comporte deux faces. Il y a l’histoire racontée et la réalité que l’histoire veut décrire. L’histoire racontée est le signifiant et la réalité qu’il cherche à décrire le signifié.[10] C’est le sens de ce qui est raconté qu’il faut aller chercher. Chercher le sens au-delà de l’image. C’est à travers la vie quotidienne que Jésus déploie son mystère. Les paraboles « prises avec un esprit logique nous laissent sur notre faim. Elles nous dérangent, nous déstabilisent dans nos certitudes, ébranlent notre jugement humain. Pour entrer dans l’intelligence des paraboles, il faut faire le saut de la foi »[11]. Nous pouvons dire que l’originalité de l’usage que fait le Christ des paraboles réside dans le fait qu’il place ses auditeurs en face de l’événement du royaume de Dieu, la proximité du règne de Dieu. Pour Daniel Marguerat, « la parabole est un langage détourné parce que la vérité qu’elle porte nécessité qu’on la cherche. Le Dieu tout proche n’est ni une idée ni une théorie qu’on pourrait exposer dans un discours, mais un événement à découvrir dans le monde. La parabole dit Dieu dans un langage non religieux »[12]. En revanche, le Christ tout en proclamant la proximité du royaume de Dieu à l’accomplissement des temps (Mc 1, 15 ; Mt 4,17 ; Lc 17,21), se détourne de l’attente imminente et excitante du règne de Dieu. En effet, au temps de Jésus, Israël vit une situation difficile, car étant occupé par les romains (63 avant notre ère). Ils sont les maitres politiques et militaires. Cette souffrance s’accompagne d’une conscience vive que les romains en tant que païens souillent la terre d’Israël.[13] Devant cette situation, les croyants attendent avec impatience le Dieu vengeur. Ils veulent être délivrés de cette oppression. Des prophètes n’ont pas manqué en ce temps pour prêcher la venue proche de ce règne. Parmi eux, nous trouvons Jean le Baptiste qui proclamais dans le désert le jugement proche de Dieu. Le Messie annoncé par Jean le Baptiste a « déjà la hache prête à attaquer la racine des arbres ; tout arbre qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu (Mt 3, 10). Ce langage codé annonce un jugement de Dieu envers les impies et les infidèles. Le mouvement des zélotes contient en son sein des guerriers qui doivent combattre l’occupant romain. Les cercles intimes de type apocalyptique ne se rangent pas à la lutte armée, mais dans la prière impatiente pour la délivrance. L’annonce du Christ se montre originale en trois[14] orientations. Premièrement il se démarque d’une conception nationaliste du règne de Dieu. L’espérance du règne de Dieu pour Israël ne s’oppose pas au salut qui est ouvert à tous (Mt 8, 10-12 ; Lc 13, 28-29 ; Mt 3, 9 ; Lc 3,8). Deuxièmement, le Christ n’incarne pas la spiritualité de type apocalyptique. Cette spiritualité est dans l’euphorie de la fin des temps, du bouleversement du monde. En plus, elle considère le monde présent comme mauvais, car étant sous la domination du mal. Ils cherchent dans les moindres détails des signes de la fin des temps. Le Christ n’invite pas à l’établissement d’un calendrier de la fin des temps et vivre dans l’anxiété (Lc 17, 20-21). Le monde même s’il est agressé par le mal, n’est pas dirigé par le mal, ni être sombre à tout point de vue. Le monde est le lieu de la création de Dieu. Troisièmement, Jésus annonce un règne qui est proche et en même temps les signes de sa présence sont perceptibles. Le règne de Dieu est futur et proche en même temps. Cela peut paraitre être une contradiction. Mais « cette apparente contradiction tient à la présence de Jésus, à ses paroles et à ses gestes, en lesquels les signes du Règne sont mystérieusement présents ».[15] Le règne ne viendra pas avec l’avènement futur d’un Dieu-Roi. C’est en Jésus que le royaume de Dieu advient. Il est le présent de Dieu, en lui le royaume de Dieu s’établi (Lc 11,20 ; Mt 12, 28). Selon Joseph Ratzinger, « l’expression « royaume des cieux » n’annonce pas quelque chose qui vient seulement de l’au-delà, mais elle parle de Dieu, qui se trouve à la fois ici-bas et dans l’au-delà- qui transcende infiniment notre monde, tout en faisant totalement partie »[16].

Nombres de paraboles soulignent la présence du royaume dans l’humilité, la pauvreté. Ces paraboles évoquent aussi la victoire du Christ sur les puissances du mal, le jugement futur de Dieu sur les œuvres humaines. Le jugement dernier surplomb la fin de l’histoire humaine. Evènement où Dieu dévoilera la vérité sur la vie de chacun. Celui-ci ne doit être considéré comme un segment d’une chronologie futuriste, il fait partie du dynamisme du royaume que le Christ a inauguré. Il s’agit de s’y préparer par une bonne vie. Nous y préparons sans chercher à vivre dans l’anxiété ou le pessimisme. Nous confessons notre foi en Celui qui nous promet la Vie en abondance.

  1. La résurrection du Christ comme lieu de possibilité de la nôtre

Nous affirmons dans le symbole de Nicée-Constantinople que nous attendons encore la seconde venue du Christ comme juge et l’instauration d’un monde nouveau. Dans le Symbole des Apôtres, le plus ancien nous confessons la même foi : « d’où il viendra juger les vivants et les morts ». Ces deux symboles ne sont pas simplement des concepts théologiques mais la profession de la foi de l’Eglise. L’histoire tumultueuse qui accompagne ces symboles dépasse le cadre de cet article. Ce qu’il faut considérer comme le stipule Joseph Ratzinger, est que « de par son caractère de profession de foi, de par son origine, la foi n’est pas une récitation de leçons, une acceptation de théories relatives à des choses dont on ignore tout mais que l’on professe avec d’autant plus d’assurance ; elle est l’expression d’une mutation existentielle de l’homme »[17]. La profession de foi est une réponse à l’autocommunication de Dieu en Jésus-Christ (CEC 142-143). En disant Je Crois (Credo) j’adhère à la Parole d’Autrui (Dieu). La foi chrétienne ne nait pas à la manière d’une maïeutique socratique, où la vérité vient du fond du sujet pensant. La foi nait d’une révélation extérieure, qui ne vient pas de l’homme mais de Dieu. Elle n’est pas une idée personnelle, elle m’est offerte de l’extérieure et que je peux adhérer avec mon intelligence, ma raison et le secours de Dieu. Elle m’introduit aussi sur un chemin de recherche pour une transformation totale de ma vie (CEC 154-159). La foi que je professe par le JE CROIS, appelle-le TU et le NOUS. Je ne crois pas seul, je crois avec les autres qui constituent avec moi l’Eglise[18].

La foi au retour du Christ et l’accomplissement total du monde en lui, signifie que notre histoire tend vers un but définitif. En dehors des conceptions cycliques de l’histoire, les auteurs bibliques ont une conception linéaire du déroulement du temps.[19] Dieu conduit le temps selon sa providence et les plans qu’il s’est fixé depuis la création. L’Eschatologie[20] du Nouveau Testament se particularise par le mystère du Christ. Le Jour du Seigneur que les prophètes ont proclamé est arrivé avec l’avènement Jésus-Christ. L’annonce du Royaume de Dieu et sa Paque (Passion-mort et résurrection) inaugure les temps eschatologiques, les temps sont accomplis (1 P 1,20). Les événements de sa première venue (incarnation-Paque) sont inséparables de ceux de la fin, puisqu’’il y a un « déjà » accompli, et un « pas encore », que sont les promesses à venir. Nous pouvons dire que l’Eschatologie du Nouveau Testament a « un caractère à la fois réalisé et futur »[21].  La résurrection du Christ comme réponse à la question insoluble de la mort, ouvre l’espérance concernant le sort de l’être humain. La résurrection du Christ n’est pas une réanimation d’un corps ou d’un cadavre comme la résurrection de Lazare (Jn 11,11-44) ou la fille du chef de la synagogue ( Lc 8, 42-54) et de la veuve de Naim ( Lc 07,14). Elle est une entrée dans la vie eschatologique, une existence transformée hors de l’emprise de la mort. Elle n’est pas le prolongement de la vie terrestre du Nazaréen, elle est un événement historique et plus qu’un simple événement historique, elle est un événement dans lequel Jésus de Nazareth, transformé par l’Esprit de Dieu est pris dans la Vie même de Dieu. Les récits d’apparition du ressuscité que nous trouvons dans les évangiles ne sont pas des rêves, des hallucinations, ni une imagination. Ils sont des vraies apparitions du ressuscité mais pas une description proprement dite de la résurrection[22]. Les réactions des disciples et de ceux qui ont vu (Mt 28, 9-10 ; 16-20 ; Mc 16, 9-20 ; Lc 24, 36-49 ; Lc 24, 50-53 ; Jn 20,11-18 ; 19-23) le ressuscité montrent qu’entre le crucifié et le ressuscité, il y une continuité et une discontinuité. Bien qu’ayant les marques[23] de la crucifixion (Jn 20, 24-29), le corps du ressuscité est transparent de la gloire de Dieu loin de la corruption de la mort.

La résurrection du Christ constitue une prémice de la résurrection finale, du fait du lien de solidarité qui l’unit à tous les hommes (1Co 15, 20-21). Si le Christ, le premier est ressuscité, ceux et celles qui croient en lui auront part à la résurrection (1Co 15, 13). Le triomphe du Fils sur la mort démontre sa seigneurie sur toutes choses et sa domination de la mort à la fin des temps. La résurrection du Christ est la voie unique que Dieu a ouvert pour notre rédemption finale. Elle est le sceau que le Père a posé sur l’œuvre de la croix de son Fils. L’univers et l’Homme comme couronnement de tout ce que Dieu a créé, trouve en Christ leur accomplissement (CEC 668). Il est vivant pour toujours afin d’appliquer les bienfaits de la Croix pour le salut de tous ceux qui ont mis leur espérance en lui (Rm 5, 10 ; He 8,1s ; 9,24 ; Ap 2,8s). Aujourd’hui l’Eglise continue de proclamer ce salut dans les tribulations du monde.

III. L’Eglise attend dans l’Espérance le Monde Nouveau et non un enlèvement  

L’histoire qui va de la résurrection du Seigneur, de la naissance de l’Eglise au retour du Seigneur en gloire, constitue le temps de l’Eglise. L’Eglise vit de la présence permanente du ressuscité. Elle porte le salut pour continuer l’œuvre de proclamation du royaume dans ce temps (Mt 28,20). L’Eglise est signe et instrument du Christ Lumière des peuples (LG 1). Le Christ qui est au-delà de l’histoire, son salut continue d’être annoncé par l’Eglise dans l’histoire par la puissance de l’Esprit. La permanente présence salvifique du ressuscité se voit agir dans les sacrements qui véhiculent le salut. L’Eglise se construit permanemment par l’Eucharistie. Par elle, l’Eglise garde la mémoire vive du sacrifice unique du Christ, qui se rend présent et prépare l’Eglise au face à face (1 Jn 3,2). L’Eglise est un peuple qui marche et cette marche « signifie que nous n’avons pas ici-bas de  » cité permanente », mais que nous cheminons vers un pays à venir, qui nous est particulier et dont l’eucharistie constitue pour nous une indication fondamentale, nourriture du pèlerinage, rocher spirituel qu’est le Christ marchant avec nous. L’eucharistie ne nous fournit pas de certitude quasi-magique du salut. Elle sollicite notre liberté. Le risque de manquer le salut demeure toujours ; il importe de tourner notre regard vers le jugement à venir »[24]. Tendue vers l’a-venir, l’Eglise ne doit pas oublier qu’elle a une mission en ce monde, qui est de rendre compte de l’Espérance qui est en elle (1 P 3, 15 ; Jn 17, 18), elle ne doit pas oublier non plus qu’elle n’est pas de ce monde (Jn 17,16).  

L’attente de la parousie[25] du Christ à la fin des temps n’exempt pas l’Eglise des épreuves et des tribulations. Elle doit passer par la Paques de son Seigneur pour entrer dans la gloire (Jn 12, 24-26). L’Eglise va se confronter aux épreuves de l’histoire avant son épanouissement total en Dieu. L’Eglise n’attend pas une victoire mondaine, « une triomphe historique » (CEC 677), mais la victoire du Christ à la fin des temps. Le salut est obtenu mais le mystère du mal continue toujours de saisir des cœurs (Mt 13, 24-30). La présence des faux messies ou prophètes, qui vont aller même jusqu’à produire des pseudomiracles, ne manquent pas (2Th 2,9 ; Mt 24, 24 ; Ap 13,11-15) ainsi que des puissances politiques manipulatrices qui cherchent des honneurs divins (2Th 2, 4 ; Dn 8,9-12, 23-25 ; 11, 30-39 ; Mt 24,15 ; Ap 13,5-8). C’est le Jour glorieux que nous attendons, et « toute la gloire et le triomphe de ce jour, en ce qui concerne l’Eglise, demeurent occultés sous la réalité temporelle de la souffrance, des hésitations, des péchés et de tous les errements de ses membres, dans la foi »[26]. En proclamant le commencent de la restauration à venir, « l’Eglise elle-même porte l’image du monde qui passe ».[27]

Comme dans la Bible, l’Eglise prend au sérieux la mort comme conséquence du péché (Rm 5, 12 ; 6, 23). Elle marque la fin de la vie terrestre et elle engendre l’angoisse dans le cœur de l’homme et en même temps, elle peut éveiller une quête de sagesse dans une bonne vie. Le jugement divin que nous attendons sur les actes humains, est aussi jugement et anéantissement définitif de notre ennemi suprême qu’est la mort (1Co 15, 26). La résurrection du Christ a aboli son principe (2 Tm 1,10), mais au moment de la fin son œuvre sera complétement abolie (Ap 20, 14). Les chrétiens comme les autres hommes attendent la mort comme passage. En revanche, la résurrection du Christ garantit leur future résurrection. En cela, ils conçoivent la mort comme un passage pour rejoindre le Christ leur sauveur (He 2,14 ; 1Th 4,13, Ph 1, 23).

Le retour du Christ en gloire a toujours causé des impatiences, des dérives dans les communautés chrétiennes. Les représentations de la fin des temps en images apocalyptiques ont mis beaucoup en marge de la vraie foi de l’Eglise. Elles ne sont pas une description du COMMENT de la venue, mais elles font une évocation[28]. La venue du Christ ne sera pas l’aboutissement de la marche de ce monde, mais une irruption divine sur la marche du monde. Elle mettra fin à cette marche pour instaurer un monde nouveau. L’accomplissement du royaume de Dieu ne se passera pas avec les progrès humains de ce monde. L’histoire du monde ne coïncide pas nécessairement avec l’histoire du salut[29]. Le temporel a une marche propre qui ne converge pas toujours avec la réalité du royaume de Dieu. Le terme que nous attendons ne viendra pas avec la perfection du monde, mais l’ultime rédemption qui nous vient du Christ : la résurrection des morts, l’instauration du règne éternel de Dieu. La doctrine du millénarisme[30] qui fausse la bonne interprétation de Ap 20,1-10 croit à l’« accomplissement de l’histoire dans l’histoire »[31]. La doctrine de l’enlèvement n’est pas loin ces dérives millénaristes qui ont été condamnés par l’Eglise.  Selon Ladaria « le millénarisme, sous des formes diverses, refera surface au cours de l’histoire dans certains mouvements apocalyptiques »[32].

Le projet de Dieu pour le monde s’origine en lui-même, dans la bonté de sa création. Son histoire avec son peuple est devenue dramatique à cause du péché. Le Christ dans sa solidarité avec nous a parcouru la distance qui nous séparait de Dieu par son sacrifice. Le but de Dieu en Christ pour l’humanité comprend dans un sens négatif, la destruction de tous les ennemis de Dieu : Satan, le péché, l’élimination de toutes les formes de souffrance (Ap 20, 10, 14-15 ; Rm 16, 20 ; 1Co 15, 26.54), et dans un sens positif, l’instauration universelle du Règne de Dieu (Za 14, 9 ; 1Co 15, 24-28 ; Ap 11, 15), la réunion de toute chose en Christ (Ep 1, 10) pour que Dieu soit tout en tous (1Co 15, 28). L’espérance chrétienne tend à un monde recréé (Ap 21, 1 ; Mt 19,28) un monde de justice. Elle tend à la ressemblance avec Dieu dans l’accomplissement de la Charité parfaite, de la présence de Dieu (Rm 14, 17).

Le monde d’aujourd’hui avec tous les bouleversements qu’il traverse a besoin des hommes et des femmes d’Espérance. Il n’a pas besoin d’être enfoncé dans la perdition. Retrouvons la joie et l’audace d’annoncer le Royaume de Dieu dans ce monde. Mais orientons les cœurs et les consciences vers l’accomplissement que nous attendons.

Abbé Raphaël Faye

[1] Cf. Jean Paul II, Lettre encyclique, Fides et Ratio (foi et raison), éditions Tequi, Paris 1998, 1-2.

[2] Cf. Yves Morel, Seigneur à qui irions-nous ? Le chrétien face aux sectes et aux nouveaux mouvements religieux, éditions Paulines, Abidjan 2003, 26-27, 126-151.

[3] Les livres apocalyptiques reflètent souvent une situation difficile du peuple mais en langage symbolique qui a besoin d’une interprétation juste et non arbitraire.

[4] Thomas Romer, l’Ancien Testament commenté, La Genèse, éditions Labor Fides, 2016, 48.

[5] Les Cinq épisodes de la vie d’Elie : l’annonce de la sècheresse et la fuite ( 1 R 17) ; l’affrontement sur le Mont Carmel ( 1 R 18) ; la fuite à l’Horeb ( 1R 19) ; l’histoire de Naboth ( 1 R 21) ; l’oracle concernant Azahia ( 2 R 1).

[6] B.L Smith, « Elie », in Grand Dictionnaire de la Bible, éditions Excelcis, France 2017, 507.

[7] Cf : Claude Coulot, « Première lettre aux Thessaloniciens », in Nouveau Testament commenté, éditions Labor et Fides, Genève 2012, 914.

[8] Andreas Dettwiler, « La deuxième Epitre aux Thessaloniciens », in Introduction au Nouveau Testament, son histoire, son écriture, sa théologie, Daniel Marguerat (dir.) éditions Labor et Fides, Genève 2008, 321.

[9] Cf : Amar Djaballah, « paraboles », in Grand Dictionnaire de la Bible, 1195-1200.

[10] Cf : Daniel Marguerat, « le langage des paraboles », in Jésus l’encyclopédie, Joseph Doré, Christine Pedotti (dir.), éditions Albin Michel, 2017, 329.

[11] Marie-Philippe Dal Bo, Le combat spirituel dans la vie chrétienne, éditions du Carmel, Toulouse 2021, 12.

[12] Daniel Marguerat, « le langage des paraboles », in Jésus l’encyclopédie, 329.

[13] Cf : Daniel Marguerat, « l’annonce du royaume est propre à Jésus », in Jésus l’encyclopédie, 321.

[14]  Cf : Daniel Marguerat, « l’annonce du royaume est propre à Jésus », in Jésus l’encyclopédie, 321-322.

[15] Daniel Marguerat, « l’annonce du royaume est propre à Jésus », in Jésus l’encyclopédie, 322.

[16] Joseph Ratzinger, Jésus de Nazareth, la figure et le message, œuvres complètes, éditions parole et silence, 2014, 160.

[17] Joseph Ratzinger, foi chrétienne hier et aujourd’hui, éditions Mame, Paris 1969, 42.

[18] Joseph Ratzinger, foi chrétienne hier et aujourd’hui, 45.

[19] Cf : R.J Bauckham, « Eschatologie », in Grand Dictionnaire de la Bible, éditions Excelcis, 2017, 536.

[20] Le mot Eschatologie signifie tout ce a trait au sens ou à l’accomplissement ultime de toute chose, et, d’une manière générale, à la fin des temps.

[21] R.J Bauckham, « Eschatologie », in Grand Dictionnaire de la Bible, 537.

[22] Cf : Frank J.Matera, « Chez Luc : les disciples d’Emmaüs et les autres », in Jésus l’encyclopédie, 719.

[23] Pour Pascal Ide les blessures du corps glorieux du Christ ne sont pas une imperfection, mais elles manifestent les deux faces du don : reçu et offert. Cf : Pascal Ide, Le corps a cœur, éditions Saint Paul, Versailles 1996, 284-286.

[24] Joseph Ratzinger, Théologie de la Liturgie, la dimension sacramentelle de l’existence chrétienne, Œuvres complètes, éditions Parole et Silence, 2019, 366-367.

[25] La Parousie signifie « présence auprès de, venue » ; il a été en premier lieu dans le monde grec pour signifier l’arrivée solennelle d’un roi ou un grand personnage dans la cité. Le mot a été utilisé par les auteurs du Nouveau Testament pour désigner la venue du Christ à la fin des temps.

[26] Jean-Hervé Nicolas, Synthèse dogmatique, De la Trinité à la Trinité, édition Beauchesne, Paris 2011, 561.

[27] Luis Ladaria, « Fin de l’homme et fin des temps », in l’homme et son salut, Bernard Sesboué (dir.), T.2, éditions Mame-Desclée, Paris 2016, 474.

[28]Cf : Jean-Hervé Nicolas, synthèse dogmatique, de la Trinité à la Trinité, 571.

[29] Cf : Jean-Hervé Nicolas, synthèse dogmatique, de la Trinité à la Trinité, 572-578.

[30] Le millénarisme est une doctrine hérétique qui s’appuie sur le texte d’Ap 20. Il a causé des polémiques dans l’Eglise au cours des IIIe et Ive siècles. Il a aussi des visages politiques de messianisme terrestre. Il est condamné par l’Eglise (Saint Office 19 Juillet 1944, DZ 3839, CEC 676 ; GS 20-21

[31] Jean Hervé Nicolas, synthèse dogmatique, de la Trinité à la Trinité, 572.

[32] Luis Ladaria, « fin de l’homme et fin des temps », in l’homme et son salut, 425.

1 commentaire

Simon Diatta SENGHOR_SDS_Serviteur Du Seigneur 17 janvier 2022 at 14 h 17 min

Merci abbé, que Dieu vous bénisse. Père très saint Dieu éternel et tout puissant, que ton nom soit sanctifié.

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