Pandémie Covid-19 : Rouleau compresseur et jeu de frontières (Abbé Jean Baptiste Manga, Anthropologue)

Du point de vue anthropologique, la maladie est souvent une porte d’entrée pertinente pour comprendre les rapports sociaux. Ceci explique d’ailleurs l’évolution rapide d’un de ses courants : « l’anthropologie de la santé et de la maladie » ou « anthropologie médicale ». La maladie d’un individu ou d’un ensemble d’individus peut se révéler être un cadre extrêmement intéressant pour comprendre le fonctionnement d’une société donnée. Lorsque, comme avec la covid-19, la maladie prend une ampleur mondiale passant assez rapidement du stade d’épidémie à celui de pandémie à partir de 11 mars 2020, l’étude devient à la fois difficile et simple. Difficile du fait que le cadre d’étude est immense, à savoir la planète (194 pays sur 198 touchés aujourd’hui), mais simple d’autant que chacun peut observer les effets de cette pandémie sur sa propre société et son propre milieu de vie.

C’est donc un regard anthropologique que je porte sur cette maladie à partir de mon lieu de vie et de « confinement » : Ziguinchor. La situation induite par la Covid-19 me fait penser à une pratique qui a cours dans le royaume d’Oussouye, à quarante kilomètres à l’Ouest de Ziguinchor. Cette pratique est appelée en Joola « Butin bulet ». Cette expression veut dire littéralement « pas de chemin ». En réalité, dans le royaume d’Oussouye, plus précisément dans la commune d’Oussouye, il y a des jours où, en fonction de certains rituels liés au roi ou à la cour royale, certains quartiers ne sont pas accessibles pour un temps, le temps du rituel. L’expression « butin bulet » est utilisée à cette occasion pour signifier à la population que certaines voies seront fermées à la circulation ordinaire pour une durée déterminée.

En réalité, l’accès n’est interdit qu’aux non initiés. Il n’y a donc pas de chemin pour les non-initiés. Cet exemple m’intéresse ici pour deux raisons. D’abord parce que butin bulet active une frontière pour un temps donné. Un espace devient sacré pour le temps d’un rituel ; après il redevient profane. Ensuite du fait que cette frontière séparant un espace rituel, donc sacré, d’un espace profane est liée au statut des individus.

C’est un peu dans ce sens que j’analyse la situation créée par la Covid-19 : un jeu d’espace et de frontières. Ce virus, comme cela a été un peu le cas avec Ebola, apparaît essentiellement comme quelque chose d’extérieur. Ainsi, tout étranger est suspect. Le villageois se méfie du citadin. En ville, lorsqu’il y a un cas dans un quartier tous ses habitants deviennent suspects.

La contagiosité du virus a énormément joué sur la question des frontières depuis son apparition en Chine jusqu’au moment où il s’est répandu sur l’ensemble de la planète. D’un coup, comme un rouleau compresseur les frontières se sont refermées les unes après les autres, des plus grandes au plus petites, jusqu’à nous réduire pratiquement, avec nos masques, au statut d’individus sans visage. La rapidité de l’évolution de la maladie a fait oublier certains grands ensembles. L’Europe par exemple qui s’est emmurée du fait des questions de migration a subitement oublié les frontières européennes, chaque Etat s’est vite préoccupé de son espace national, donnant par moment raison aux nationalismes. Le même constat se fait en Afrique. Un espace comme celui de la CEDEAO est complètement inopérante. Au moment où nous pensions être bien avancés dans la libre circulation des personnes et des biens, ce virus vient nous rappeler que la notion de frontière a encore du sens.

La rapidité de la fermeture des frontières a été telle que certains ont été laissé en rade hors des frontières nationales, régionales, départementales et parfois même communales. Je me souviens personnellement qu’étant allé voir des confrères prêtres à Enampor à une quinzaine de kilomètres à l’Ouest de Ziguinchor, je me suis vu, sur le chemin du retour, refuser l’entrée à Ziguinchor (chez moi) au prétexte qu’il fallait une autorisation de circuler ou du gouverneur ou du préfet. On était au 27 mars 2020. Une frontière s’était créée là, à Djibélor à 1 km à peine de la ville de Ziguinchor. Le département de Ziguinchor devenait ainsi coupé en deux.

Le décret sur l’Etat d’urgence et le couvre-feu venait imposer une autre frontière, temporelle celle-là. La frontière entre le jour et la nuit. De 20h à 6h, ensuite de 21h à 5 h, chacun devait être chez soi. On avait l’impression que le virus était dans la nuit. L’Etat assurait à ce niveau un pouvoir de protection quasi surnaturel. La logique d’enfermement suivait son cours. La maison devenait le dernier retranchement, là où il faut être quand la situation est vraiment grave. A la porte de chaque maison était placé le dispositif frontière « lavez-vous les mains ». Le mot d’ordre « Restez chez vous » rappelle à volonté que chacun devait se contenter d’évoluer dans les plus petites limites qui soient, celles de la maison.

Toutefois, comme dans le cadre de Butin bulet à Oussouye où les initiés peuvent circuler, la fermeture des frontières ne signifie pas absence totale de circulation. Certains, comme des initiés peuvent franchir les frontières. Ce peut être du fait de leur fonction, comme les soignants, les forces de l’ordre. D’autres ont une autorisation de circuler délivrée par une autorité administrative, qui tient le rôle ici de grand initiateur. Les autorisations de circuler sont devenues un véritable enjeu de pouvoir. Tout un réseau de trafic s’y est greffé très tôt d’ailleurs. Jamais l’administration territoriale n’aura été autant visible et sollicitée. Si la Covid-19 a permis une telle mise en exergue de toutes sortes de frontières, c’est qu’elle est un problème d’Etat, la frontière est intimement liée au pouvoir.

La pandémie a certes été une véritable épreuve pour les Etats et leurs gouvernants, mais aussi un moyen fort d’affirmation de la souveraineté. Il ne fait aucun doute que bien des gouvernants vont faire les frais de cette pandémie selon l’efficience où non des politiques mises en place pour répondre au défi de la Covid-19. Par ailleurs, les dispositifs rapidement mises en place en termes de contrôles des frontières et des personnes ont montré la capacité de la grande majorité des Etats à maîtriser leur populations. En effet, ce que les Etats dont le Sénégal ont réussi, c’est d’être parvenus à enfermer leurs populations pendant deux mois environ à l’intérieur de frontières parfois bien étroites.

A ce niveau, les institutions ont dans l’ensemble bien joué leur rôle. Car comme le dit Pierre Bourdieu: les institutions, « c’est du fiduciaire organisé, de la confiance organisée, de la croyance organisée, de la fiction collective reconnue comme réelle par la croyance et devenant de ce fait réelle »1. Pour y arriver, il fallait un grand déploiement idéologique, des moyens humains, matériels et financiers ; mais pour combien de temps ? Le confinement a un coup. C’est à ce niveau, me semble-t-il, qu’il faut chercher la logique (contre toute logique) dans le contexte sénégalais ou d’autres pays (France) de dé-confiner au moment où l’on s’y attendait le moins. Ce que les Etats ont réussi, c’est l’enferment pour un temps de leurs populations. Tout le déploiement idéologique était pour lutter contre un ennemi pensé comme extérieur, d’où l’importance des frontières.

Tant que le virus était pensé comme extérieur, tout l’arsenal d’enfermement avait du sens. Maintenant il faut inverser la logique. Le virus doit être pensé de l’intérieur. Par l’expression « nous devons apprendre à vivre avec » tombent presque toutes les frontières qui ont été mises en place depuis mars dernier en ce qui nous concerne. Ce virus qui était appelé ironiquement au début virus chinois devient de notre environnement ou mieux un produit chinois comme bien d’autres que consommons ou encore que nous utilisons notamment dans la lutte contre lui. Le rouleau compresseur est rompu, les frontières commencent à tomber une à une.

Aujourd’hui que le virus est en apparence partout, qu’il n’est plus extérieur à aucun territoire, il faut tenter de lui barrer la route par une autre frontière ou barrière, à l’intérieur du corps humain cette fois-ci : le vaccin. On ne parle plus que de ça ! Alors même que la vaccination n’a jamais été autant suspectée.

Il reste en définitive que cette maladie avec la peur qu’elle véhicule a fortement marqué nos codes de socialisation et de vie communautaire. Tout son vocabulaire (confinement, distanciation sociales, gestes barrières, masques, cas communautaire) s’oppose à ce que nous avions l’habitude de considérer comme valeurs sociales. Combien de temps allons-nous encore vivre cette vie masquée?

Abbé Jean- Baptiste Valter MANGA

Anthropologue

Curé de la paroisse Saint Benoît de Ziguinchor

1 Pierre Bourdieu, Sur l’Etat. Cours au collège de France 1989 – 1992, Ed. Raison d’Agir/Seuil, Paris, 2012, p. 67

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