La pandémie du coronavirus à la lumière de Pâques (Abbé Pierre Dione)

L’humanité se souviendra de 2020 comme d’une année où le cours du temps se sera subitement comme arrêté. Le caractère inopiné d’une pandémie qui, en moins d’un trimestre, a fait le tour de la planète, prenant de court savants et devins, sorciers et hommes intègres, croyants, sceptiques et athées, a bouleversé les habitudes et quasiment mis toutes les activités à l’arrêt. La capacité de diffusion de l’information et la diversité des moyens de communication a vite fait prendre aux Etats et aux peuples la mesure et la dangerosité d’un feu qui a pris en Chine pour menacer d’embraser la planète et de happer littéralement les humains. Cette détresse peut avoir suscité à bon droit dans le cœur du croyant d’aujourd’hui, le cri jailli de la bouche du psalmiste pour exprimer à Dieu comme à son dernier recours, une invocation qui fuse du tréfonds de son âme : « d’où le secours me viendra-t-il ? Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. » (Ps 121,1) Comme il aurait d‘ailleurs été plus rassurant que ce cri pût être celui unanime et audible de toute une communauté de croyants rassemblée dans une Eglise, symbole de la présence de Dieu au milieu des siens et signe de l’unité de ceux qui la fréquentent.

Hélas, le caractère séditieux de cette pandémie ainsi que la désolation et le désastre qui lui est corrélés partout où il aura sévi, ont conduit les autorités étatiques à interdire toute forme de rassemblement, y compris pour les besoins du culte à rendre à Dieu qui est le dernier recours des croyants. Il se comprend dès lors, que ceux qui ne font pas le lien entre la foi et la raison1 n’aient pas su raison garder face à ces mesures inédites. Heureusement que l’épiscopat sénégalais2 a vite parlé d’une seule et même voix pour cautionner les mesures de prévention et décréter sans équivoque la suspension de toutes les célébrations donnant lieu à des rassemblements. Force devant rester à la loi, des pseudo-érudits ont fini par se résoudre à ne pas physiquement engager un bras de fer avec l’Etat qui était bien dans son rôle régalien. Ils ne manquent pourtant pas d’exploiter les canaux des réseaux sociaux pour affirmer sans sourciller que c’est Dieu qui est l’auteur de la maladie, que c’est lui le Créateur qui appelle à l’existence, et qui tue qui il veut, comme il l’entend et quand il veut. A vrai dire, ce fatalisme3 démobilisateur qui a ainsi émergé au grand jour, avait longtemps fini par structurer massivement la mentalité sénégalaise qui rend Dieu responsable de tous les maux. Pour une telle mentalité, le culte peut rimer avec le désengagement, la démission., l’abdication. A contrario, dans d’autres sociétés plutôt matérialistes et utilitaristes, la tendance est plutôt de tout ramener à l’homme, à son savoir- faire, à son pouvoir et à son avoir. Il s’agit dans ce deuxième pôle d’un nombrilisme anthropologique. Aussi est-il donné de constater que dans ces deux extrêmes et chez les extrémistes qui incarnent l’une ou l’autre tendance, il y a, pour ainsi dire, une alternative dialectique qui nous interroge : ou bien l’on fait porter à Dieu la responsabilité du mal qui nous arrive, ou bien Dieu est exclu du contexte, comme persona non grata, pour permettre à l’homme de prendre et d’assumer pleinement ses responsabilités.

Pendant que le COVID-19 poursuit sa besogne macabre qui se solde journellement à l’échelle du monde en des morts par milliers, dans un sens comme dans l’autre, nous sommes dans l’impasse. Toutefois, qu’on se le tienne pour dit, ni le couvre-feu, ni le confinement général ou partiel ne sauraient dissuader les chrétiens de célébrer Pâques, et nous y sommes. Les saintes femmes, les onze apôtres réunis à Jérusalem, les disciples d’Emmaüs invitent nos cœurs à chanter la gloire du Christ ressuscité et à comprendre que c’est de lui que nous viendra le secours. Il s’agit de voir alors à la lumière de l’événement pascal, comment trouver du sens dans ce contexte inédit où le coronavirus prend toute l’humanité en otage et fait de nous comme des exilés dans notre propre Patrie. Le carême, temps du désert tire à sa fin mais nous tardons à trouver l’oasis providentiel car l’horizon est obstrué par cette lugubre pandémie susceptible de brouiller les repères de nos existences. Il n’est que de prendre la mesure du désarroi dans lequel il plonge aujourd’hui les premières puissances mondiales. L’heure est-il alors enfin venue de nous tourner vers Dieu ? Mais un tel choix ne serait-il pas perçu comme une fuite en avant propre à un âge révolu ? Nos prières servent-elles à grand-chose? Pourquoi le silence de Dieu ?4 Faut-il laisser pour autant les scientifiques se dépatouiller tout-seuls en quête d’un antidote qu’ils tardent à mettre au point ? Que tirer de cette situation désastreuse comme leçons, pour un nouveau tournant de la marche de notre histoire sous l’égide du Ressuscité ? Autant de questions que nous abordons en vrac et en trois parties dans cet article de type essai.

Dans un premier temps nous nous arrêterons sur le contexte sénégalais, en évaluant les ressources et en identifiant les ressorts qui peuvent lui permettre de gagner la guerre contre le coronavirus, mais également les failles qu’il lui faut résorber pour venir à bout de cet ennemi dont la dangerosité n’est plus à démontrer. De la croix au tombeau vide, l’engagement et la victoire du Christ devront éclairer l’existence chrétienne dans l’hibernation et la psychose qu’impose la pandémie de Covid -19.

Nous scruterons ensuite l’événement pascal sous le signe des stigmates du Christ mort et ressuscité. Le Fils de Dieu qui a partagé notre condition et en a assumé toute la fragilité, nous offre sa paix et s’engage avec nous à nouveaux frais, dans un combat contre le mal du siècle, métaphoriquement qualifié de guerre : la lutte contre ladite pandémie qui fait rage.

A la lumière du mystère pascal nous verrons, comme dernière étape de notre réflexion les leçons que les humains pourraient tirer de cette pandémie pour faire bouger les lignes et refonder leur vison du monde, ainsi que leur mode d’occupation de l’espace et du temps pour un meilleur vivre ensemble.

  1. De la croix au tombeau vide : l’engagement de Jésus et la victoire éclatante du Christ

Entre autres aspects, la croix symbolise l’injustice, la fragilité, la vulnérabilité de l’homme et de la condition humaine poussées jusqu’à leur paroxysme. Saint Paul nous en donne le sens quand il parle de la souffrance du Christ et de sa mort comme d’une kénose acceptée et pleinement assumée par le Fils de Dieu pour le salut du monde. (cf. Phi2,-11). Pâques est le passage de cette vie (marquée par la contingence et la finitude), à la vie inattaquable par le coronavirus et tout ce qui constitue une menace pour la vie.5 La paix qu’offre le Ressuscité est donc déjà acquise en espérance, mais elle peut déjà être effective sans toutefois démobiliser ceux qui luttent pour son avènement et son établissement déjà « dans le monde de ce temps. » Car, ne l’oublions pas, la paix du Christ ressuscité est acquise de haute lutte. Puisque le Fils de Dieu nous a rejoints par son abaissement et a partagé notre condition jusqu’au dépouillement et au videment de lui-même, il n’est plus décent et juste d’accuser Dieu d’être responsable des maux qui nous assaillent. Or, dire de Dieu qu’il serait responsable du COVID-19 et de tous les germes de mort qu’il symbolise, équivaut en filigrane, à dissocier la foi en lui et la raison dont il nous a lui-même dotée. En donnant aux hommes la raison, Dieu les a dotés non seulement des moyens de prévenir les maladies mais aussi de trouver par leurs propres investigations dont la raison les a rendus capables, les remèdes et les antidotes appropriés. Dieu s’interdit de verser dans l’infantilisation de l’homme qui consisterait à empiéter sur sa liberté de participer à sa propre libération. En faisant face aux contraintes de la vie et en s’émancipant de toutes les pesanteurs qui l’empêchent de se hisser à la hauteur de sa vocation, l’être humain participe à son propre devenir. Il n’est donc tout simplement pas raisonnable de se réfugier dans le culte pour justifier l’inaction et la passivité, face à un danger qui menace la vie des humains. Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance, il n’a pas eu le projet de modeler des robots animés dont la trajectoire existentielle serait préétablie et immuablement fixée. Avouons-le sans ambages, le fatalisme qui malencontreusement structure la mentalité du commun des sénégalais n’est pas une attitude chrétienne.

  1. Le fatalisme sénégalais, un allier du COVID-19

La mentalité fataliste tient pour acquis que tout est prévu d’avance et que le destin des hommes et des peuples est fixé par Dieu une fois pour toutes. Incarner cette perception de l’existence fait du citoyen un partisan du moindre effort qui compte davantage et quasi exclusivement sur la main divine que sur ses bras et sur sa tête pour investir le champ qui lui est imparti.

Cette mentalité entretient volontiers l’insouciance et adopte à la moindre difficulté la résignation comme posture. Il y a lieu d’ailleurs de se demander comment il est possible de qualifier Dieu de bon, de clément, de miséricordieux, pour en même temps le rendre responsable des maladies, des injustices subies par les pauvres et les sans voix, de la souffrance du juste, des guerres, des accidents, de la mort, y compris celle prématurée, de la persécution des innocents. La mentalité fataliste abhorre l’esprit critique et cultive le conformisme, voire le dogmatisme. Elle intègre donc ce paradoxe dans sa logique illogique. Elle produit un discours stéréotypé et avalise des clichés qui poussent à la démission et à la déresponsabilisation de l’homme. A titre d’exemple, nous nous souvenons que lors du naufrage du bateau le Joola6, cette terrible catastrophe maritime de sinistre mémoire était accueillie par des propos du genre « nul ne peut entrer en compétition avec Dieu », « Dieu en a décidé ainsi ». Il va sans dire, que de tels raccourcis font le lit de toutes sortes d’abus et de dérives, donnant à l’obscurantisme de prospérer au grand dam des innocents qui finissent par situer la défaillance là où elle n’est pas, c’est-à-dire dans la capacité de dénoncer le mal et de le combattre, de quelque côté qu’il soit. C’est, selon notre angle de vue, dans une société sénégalaise massivement marquée par cette mentalité que s’est invité le coronavirus à pas feutrés, d’abord via deux expatriés et qui ont vite été pris efficacement en charge. L’Etat avait alors fait preuve de diligence et de perspicacité en sortant la grande artillerie pour barrer la route à cet intrus hyper défiant, acerbe, opiniâtre et dangereux : le Covid-19. Prenant le contre-pied des dispositions officielles, soit par leurs discours soit par leur comportement, des individus ont vite joué les objecteurs de conscience. C’est à la solde d’une telle mentalité que certains de nos compatriotes ont continué pour un temps à braver l’interdit de se rassembler, brandissant l’argument fallacieux d’une piété pharisaïque en quête outrancière de visibilité. A vrai dire le scrupule d’une pratique cultuelle sans bavure, attachée à un lieu, et qui donne d’être quitte avec une « loi divine » inflexible, peut laisser entendre que l’homme ait des droits à faire valoir devant Dieu. Face à des comportements similaires, Jésus avait vigoureusement réagi : «Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. »  (Mc 2,27). Par sa Croix qui est dans la suite logique du Mystère de son incarnation, le Christ a battu en brèches la logique d’un attentisme qui prétend se nourrir d’un culte, quand celui-ci l’éloigne, voire le détache de la vie.

1.2. Le fatalisme est disqualifié par la croix

Le mystère pascal que nous célébrons nous situe dans une trajectoire toute autre et donc en porte-à-faux avec le fatalisme. Il est le couronnement de l’engagement de Dieu dans les combats des hommes. Jésus nous a en effet rejoints dans notre humanité et en tant que Fils de Dieu, il s’est rendu capable de souffrir et de mourir. Avant d’être le Christ en gloire dont la croix jadis signe d’ignominie est devenue le signe de la victoire sur le mal et sur la mort, le Jésus de l’histoire a dénoncé tout ce qui pouvait défigurer l’homme.  « Visage de la miséricorde du Père.»7, Il a nourri les affamés, protégé et soulagé les pauvres, guéri les malades et même ressuscité des morts. (cf. Mt11,5) Il est donc impossible de connaitre Jésus et de continuer à rendre Dieu responsable d’un mal quelconque qui sévirait dans le monde, qu’il soit physique, moral ou ontique. Nous méditons à la veillée pascale les textes que l’Eglise nous propose durant la longue liturgie de la Parole. Le mal dans le monde, symbolisé par plusieurs images dans la Bible, y compris celle du serpent, montre que le monde n’est pas parfait. Dieu seul est parfait. Dans le même épisode apparaissent deux origines du mal : celle liée au libre arbitre et celle extérieure à l’homme. (cf. Gn3,1-7) Le monde est un univers en gestation selon la vision paulinienne.(Rm8, 18-23) C’est à l’homme créé à son image et à sa ressemblance que Dieu a donné la science dont les sciences médicales sont un rameau. C’est donc par le truchement des chercheurs et de ceux qui observent droitement les dispositions qui préviennent la contamination et sa propagation que Dieu affûte les armes qui combattent aujourd’hui le coronavirus. Il ne prendra pas la place des scientifiques car il leur a donné la capacité de mener des recherches pour trouver les armes qui permettront de remporter le combat contre le COVID-19. Et si les populations concernées qui désormais connaissent les gestes de barrages et autres mesures préventives en font fi, il serait simplement inconséquent avec soi-même, de situer la responsabilité du côté de Dieu. La fête de Pâques 2020 à nulle autre pareille, bien que célébrée de manière plus discrète, n’en dissipe pas moins les ténèbres dans lesquelles cette pandémie plonge l’humanité apeurée et confinée. La paix du ressuscité rejoint chaque famille et chaque chrétien appelé à l’accueillir dans son cœur et à la diffuser, à la communiquer dans son entourage, en vertu de l’espérance qui dit que la victoire du Christ ressuscité est celle de toute l’humanité. Le confinement le plus grave et le plus destructeur est celui dans lequel nous enferment, comme dans un sépulcre, nos péchés, le péché du monde. La croix glorieuse, l’étendard du salut, rappelle donc le combat que Jésus a livré contre le mal sous toutes ses formes. Il l’a gagné ce combat. Et à quel prix ! Au prix de son sang. (cf.1Co 6,20) Rompre avec toute forme de passivité, s’inviter dans la lutte pour l’avènement du Royaume d’Amour, de Justice et de paix qu’il a inauguré sur le trône de la Croix serait la manière la plus lumineuse de célébrer la Victoire du «  Roi des rois et Seigneur des seigneurs ». (Ap19,16). Il ne s’agit donc plus de se contenter d’un culte sans ancrage dans la vie concrète, il ne s’agit plus de résumer sa pratique de la foi dans des invocations « Seigneur, Seigneur »8, mais de se retrousser les manches pour emboîter le pas au Christ et chasser le coronavirus par un comportement responsable.

II. Stigmates du Christ et blessures d’aujourd’hui 

Que notre cœur ne soit plus lent à croire tout ce que l’Ecriture9 a dit au sujet de Jésus. Aujourd’hui encore il chemine avec nous tous, bien qu’ayant rejoint la condition divine. Ressuscité, le même Jésus qui s’est mérité désormais le titre de « Seigneur de Gloire » (1cor2,8) montre à ses disciples que c’est bien lui, le vivant à jamais. Il invite Thomas à s’approcher et lui montre les marques de sa passion : la marque des clous et celle de la lance qui avait percé son côté. (cf.Jn20,27). Aujourd’hui, tant de personnes et de familles sont cloués par cette pandémie. Le COVID-19 provoque beaucoup de blessures chez les personnes infectées ou affectées par ses attaques. Il divise, éloigne les gens les uns des autres, prive des croyants pratiquants de célébrations d’obsèques qu’ils auraient souhaité de leur vivant, fait des morts sont incinérés contre le gré de leurs familles ou jetés dans des fosses communes. Certains meurent loin de leurs proches dans une solitude inhumaine. Dans l’amitié du Christ ressuscité, ces blessures peuvent guérir, non seulement physiquement mais aussi spirituellement. Le confinement des apôtres n’a pas empêché le Christ de se manifester à eux. En leur offrant sa paix il les dé-confine. En montrant ses stigmates le Fils de Dieu qui a triomphé de la mort, nous donne de comprendre qu’il compatit à nos souffrances et qu’il ne saurait être le bourreau de l’humanité mais son Sauveur. Il est le Sauveur et il ne peut que sauver. Ses stigmates sont le rappel de son parcours et la manifestation de sa victoire10. Célébrer Pâques c’est prendre la mesure de l’interaction entre le ciel et la terre et entrevoir la réalisation de la prophétie d’Isaïe : « c’est par ses blessures que nous sommes guéris.» (Is 53,5) Seul en effet, un regard superficiel pourrait se river sur les blessures physiques indicatrices de la forme grave du Covid-19. Les blessures les plus profondes sont invisibles et pas forcément immédiates. Au Sénégal le couvre-feu qui du reste est une disposition légale judicieuse, ne manque pas de poser de sérieux problèmes à ceux qui s’accrochent au quotidien à des activités ponctuelles pour nourrir leur progéniture. La situation qui prévaut est un sac de nœuds pour toutes ces mères de familles qui s’ investissent dans le secteur informel de l’économie et qui ne comptent que sur leurs étalages et leur petit commerce pour glaner des numéraires ? L’activité des jeunes qui conduisent les motos-taxis n’est-elle pas le paradigme d’une précarité qui risque de s’exacerber en raison du couvre-feu ? Tous doivent pourtant comprendre que cette disposition est préférable au choix alternatif d’un confinement total qui ne serait simplement pas viable même sur le court ou moyen terme. Les chrétiens doivent ainsi comprendre que par l’exemplarité de leur comportement ils obéissent au commandement de Dieu, Auteur et premier protecteur de la vie : « Tu ne tueras pas » (Ex 20,13). Le Christ ressuscité offre la vie éternelle à ceux qui font librement le choix de lui ouvrir leurs cœurs, mais il veille aussi sur nos vies d’ici-bas. Il faut d’ailleurs voir dans le deuxième commandement l’exigence de protéger sa propre vie sans compromettre celle d’autrui ou la mettre en péril : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Lv 9,18 ; Mt22,39).

Voyons à présent comment « Dieu écrit droit avec nos lignes courbes » (Cf. 1, 18-25) et comment ce contexte énigmatique et sulfureux pourrait être l’occasion pour tous de revenir à Dieu, (Jl2,12) pour envisager de nouveaux départs avec le Christ ressuscité qui se met en route avec nous si tant est que nous acceptons de lui demeurer fidèles.

III-Les leçons à tirer de la pandémie à Coronavirus

Une partie de l’humanité en était arrivée à avoir une vision étriquée voire biaisée de l’existence terrestre et du monde. Le coronavirus nous a furtivement piqué au vif pour provoquer un sursaut salutaire avant de devoir se retirer, même s’il est encore là. Il partira, il disparaîtra. Vivement son départ que sous tous les cieux l’humanité appelle de tous ses vœux. Mais nous n’avons pas fini de décoder le clin d’œil qu’il nous fait. Toutefois, d’ores et déjà nous pouvons mesurer les conséquences de son intrusion dans nos vies et, surtout nous laisser convaincre que bien qu’il ne soit pas à percevoir comme une malédiction divine, Dieu nous parle dans le branle-bas généralisé qu’a créé cette pandémie de COVID-19 qui ne laisse personne indifférent. Aucun individu, aucune institution n’est à l’abris du séisme qu’il a déclenché.

Par rapport à l’institution familiale d’une part, et, dans de plus larges perspectives d’autre part, eu égard à l’économie mondiale dans notre monde globalisé et à l’heure de la mondialisation Dieu nous parle.

3.1. Visibilité des stigmates dans l’institution familiale

Le confinement total ainsi qu’il est décrété dans certains pays occidentaux et asiatiques, ou partiel dans ceux où le secteur informel est le moteur de l’économie, le couvre-feu observé chez nous sous l’œil vigilant des forces de l’ordre, toutes les mesures de prévention de l’infection à coronavirus ont fortement impacté la famille. Celle-ci est cependant comme rendue à elle-même, se découvrant et se dotant d’un nouveau mode de fonctionnement. Le silence et la stabilité font que des névroses refont surface. Les conjoints se redécouvrent et apprennent aussi à connaitre leurs enfants qui désormais passent plus de temps avec eux.

Ce nouveau mode d’un vivre-ensemble imposé par la pandémie fait naitre des conflits et attise la violence par endroits. Souhaitons que ces tensions ne soient perceptibles que dans peu de foyers conjugaux et cèdent promptement la place à la réconciliation pour que dans un climat apaisé, l’amour l’emporte sur les incompréhensions et les sautes d’humeur. La stabilisation des personnes qui devrait casser le rythme effréné de la course à l’argent permettra d’écouter davantage et plus attentivement la Parole de Dieu. Les familles qui en ont les moyens participent aux messes et autres célébrations virtuelles. A vrai dire, ce moment est le bon. Il s’agit ici d’un karios, un temps favorable à la découverte de la famille comme « église domestique » et d’en faire l’expérience dans sa relation à Dieu et aux autres membres. L’opportunité en étant ici donnée aux fidèles du Christ, à l’heure où l’institution familiale est mise à mal par des théories crasseuses sous-tendues par une mentalité relativiste et permissive, faisons encore l’expérience de la grâce et de la joie d’appartenir à une famille. En refaisant de notre famille une école de prière et d’écoute de la Parole de Dieu, nous lui découvrirons une dimension pascale, en ferons un lieu de résurrection et, par voie de conséquence, un creuset d’humanisation et de socialisation.

C’est en effet dans nos maisons que Christ vient célébrer sa Pâques cette année. Il nous y apporte la Paix, sa Paix acquise de haute lutte, afin de faire de chacune de nos familles une famille missionnaire de l’Evangile. Les portes et les fenêtres closes ne peuvent l’empêcher de nous visiter. (Cf. Jn 20,19-31) L’essentiel est que chacune et chacun lui ouvre la porte de son cœur. De l’intérieur de nos familles, il nous sera alors possible de voir ses stigmates à travers le prisme de nos blessures personnelles ou familiales. Nous pourrons ainsi éviter moult pièges de la mondialisation véhiculés de manière fluide, subtile et répétitive par les NTIC. En famille, le ressuscité nous apprend la supériorité de l’être sur l’avoir. Dans « l’église domestique » nous faisons l’apprentissage de donner la priorité aux personnes, aux valeurs humaines, spirituelles, culturelles et morales qui forgent l’humain et donnent aux humains de répondre à leur vocation d’enfants de Dieu.

3.2. L’économie mondiale impactée par le COVID-19

« La destination universelle des biens » est un principe de la Doctrine Sociale de l’Eglise (DES) car la terre appartient à tous les hommes. L’universalité du salut opéré par la Pâques du Christ couvre aussi la totalité de l’espace et du temps et concerne toute l’humanité. Il est donc regrettable que notre monde soit captif d’une poignée d’Etats et d’individus qui, n’ayant cure des règles élémentaires de l’éthique et de la morale, dictent leurs lois au reste de l’humanité en allant jusqu’à s’arroger le droit de transmuer les contrevaleurs en valeurs, de manière tout à fait arbitraire. Dans un monde dominé par l’idéologie capitaliste, tout ce qui peut produire le maximum d’intérêts financiers est hissé au pinacle, quitte à ce que les marches qui y conduisent pèsent impitoyablement sur l’échine des pays pauvres qui croupissent dans la misère, alors que paradoxalement leurs sols regorgent de ressources naturelles. En passant les frontières à pas feutrés et sans visas, en s’attaquant même aux grands de ce monde, le coronavirus suggère à chacun de considérer son prochain avec plus d’égard. Le coronavirus est mauvais en lui-même certes et mieux vaut ne pas en faire un allier. Cela dit, en nous renvoyant à nous-mêmes, ce mal du siècle commençant permet à chacun de faire émerger ce qui est bon en l’homme pour que toute l’humanité ( pour ce qu’il en restera) prise dans la tempête qu’il soulève, puisse s’en trouver bien. Pâques nous ouvre cette voie qui ne peut contourner Dieu, qui ne peut faire l’économie d’un retour à lui. Une lueur pascale peut donc traverser et transformer les relations internationales, indexer les tares du capitalisme libéral, mettre les idéologies corrosives au pied du mur. En cela, Pâques suggère un changement de cap qui serait salutaire pour notre monde en décadence morale.

Conclusion

De la tourmente du COVID-19 au changement de cap

Le Jésus de l’histoire a connu la quarantaine et le confinement. Pensons à son retrait dans le désert pour les besoins d’un jeûne qui aura duré quarante jours et quarante nuits. (cf. Mt4,1-11) Rappelons-nous sa solitude pendant son long procès à rebondissement et son sacrifice sur l’autel de la Croix. Or, avait prédit le Prophète Isaïe, « ce sont nos péchés qu’il portait. » (Is 63,4) Sa Passion était aussi l’occasion pour le Fils de Dieu de manifester son obéissance à son Père jusqu’à la mort. Puis survint le grand silence du samedi saint, son enferment dans un tombeau dont l’issue est fermée, scellée par une grosse pierre, lourde du silence du ciel et de celui de la terre. Aux yeux du monde tout est fini. Aux yeux de Dieu tout est accompli : « il nous a aimés jusqu’au bout. » (Jn13,1-15) Il nous a précédés non seulement dans nos confinements mais aussi dans notre anéantissement, il « est descendu aux enfers »11.

Cette année, c’est comme si le samedi saint était partout vécu par anticipation. Dans les semaines qui ont précédé les solennités pascales, un silence assourdissant a plané sur toute la terre comme dans l’aube des temps, rappelant le tohu-bohu de la Genèse. (Cf.Gn1,2) Pourtant, dans le silence et les ténèbres, l’esprit du mal a continué à jouer sa partition. En parcourant les réseaux sociaux, nous remarquons comment et combien ces temps difficiles et délicats ont été mis à profit par des gens mal intentionnés pour diffuser des intox (fake news), entretenir la suspicion, verser dans la délation et la calomnie, présenter de faux protocoles, prédire le pire, jeter le trouble et la confusion dans des sociétés où prévaut déjà la psychose. Satan se complait dans les ténèbres. Mais le prince du Mensonge est démasqué par la Lumière du Christ ressuscité. (Cf.Jn8,44)

Le mystère pascal n’est pas réductible au seul fait du tombeau vide et aux apparitions du Ressuscité qui confirment qu’il est vivant pour l’éternité. L’anamnèse qui jaillit de nos coeurs à chaque célébration eucharistique nous fait confesser que Christ était mort, qu’il est vivant et que nous sommes dans l’attente de son avènement. La chaude alerte du vendredi saint nous a montré que nous sommes capables de reniement, de trahison, de versatilité, d’opportunisme. Nous sommes à mêmes de nous rappeler que le parcours du Christ sera aussi celui des hommes, sauf que, lui est le Juste et l’Innocent par excellence, alors que nous, nous sommes de simples mortels, fragiles, vulnérables. En fait, de notre côté, tout peut basculer à tout moment. Le coronavirus révèle à l’homme amnésique la vérité de sa propre condition. Quant à la Pâques du Christ, elle nous ouvre à l’éternité et nous fait dépasser notre contingence et notre finitude. Le Christ en gloire nous a déjà conduits hors des frontières de la spatialité et de la temporalité. L’optimisme chrétien n’est donc pas une crédulité béate. Il est fruit d’une joie pascale qui, sans perdre de vue les luttes à engager pour changer le visage de ce monde afin de lui donner une physionomie humano-divine, se laisse constamment informer et galvaniser par la conviction que la lumière a eu raison des ténèbres et que principiellement, l’espace, le temps et tout leur contenu sont déjà définitivement soumis au Christ victorieux du péché et de la mort. Voilà pourquoi la joie des chrétiens confinés n’est pas confinable et c’est aussi la raison pour laquelle aucun couvre-feu, aussi surdimensionnées que soient ses tentacules, ne peut couvrir le feu pascal et l’empêcher de briller sur le monde. Ce feu est allumé dans le cœur des croyants. Il doit illuminer le monde mais il réchauffe d’emblée les cœurs de ceux qui accèdent au contenu du message par le biais de la foi : « Il est ressuscité il vous précède en Galilée. » Cette lumière pascale fait que nos plaies associées à celles du Christ se muent en stigmates. Christ est vraiment ressuscité. Joyeuse Pâques à tous ! Alléluia !

Abbé Pierre DIONE

Diocèse de Kaolack (Sénégal)

1 « La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. C’est Dieu qui a mis au cœur de l’homme le désir de connaitre l vérité et, au terme, de le connaitre lui-même afin que, le connaissant et l’aimant, il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même » Jean-Paul II, Fides et Ratio, 14 septembre 1998, Préambule.

2 A l’instar de tous les Episcopats de l’Eglise catholique romaine.

3 Cf. https.// books.google.fr, Edward NOWARK, Le chrétien devant la souffrance, Etude sur la pensée de Jean Chrysostome, Beauchesne, rue de Rennes, 117, Paris, p.50-59. Consulté le 8 Avril 2020.

4 « Mes frères, regardez comme un sujet de joie complète les diverses épreuves auxquelles vous pouvez être exposées, sachant que l’épreuve de votre foi produit la patience. Mais il faut que la patience accomplisse parfaitement son œuvre, afin que vous soyez parfaits et accomplis, sans faillir en rien. » (Jc1,2-4).

5 « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, ou la teigne et la rouille détruisent, et où les voleurs percent et dérobent. » (Mt6,19)

6 L e naufrage du Joola s’était produit le 26 septembre 2002, donnant lieu à un bilan délirant de 1863 morts.

7 Titre de la « Bulle d’indiction » par laquelle le Pape François convoque l’année exceptionnelle de la Miséricorde (8 décembre 2015-20 novembre 2016).

8 «  Ceux qui me disent Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas tous dans le Royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt7,21).

9 Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit§ Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, partant de Moïse et des prophètes, il leur interpréta dans toute l’Ecriture ce qui le concernait. (…) » (LC24, 13-35)

10 « Puis il dit à Thomas : Avance ici ton doigt, et regarde mes mains ; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule mais crois. Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui dit : parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ! » ( Jn 20, 27-29).

11 « Jésus est mort pour de bon, comme tout le monde un jour ou l’autre. Mais lui il est revenu ! Nous affirmons qu’il est ressuscité ! Cela ne veut pas dire que Jésus est allé griller dans des flammes géantes, ni même qu’il est allé rencontrer le diable. Il ne s’agit pas de l’enfer où risquent d’aboutir les gens qui méprisent Dieu.

Au temps de Jésus, quand on disait « aux enfers » on voulait dire simplement « là où sont partis les morts », tous les morts. » La Croix, Croire, » Que veut dire : Jésus est descendu aux enfers ? », https//croire.la croix.com. Consulté le 9 Avril 2020.

A propos Fides 520 Articles
Actualité au Sénégal

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.