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12 août 2020
FidesPost
VIE CHRETIENNE

Homélie : fête de Saint Ignace de Loyola, 31 juillet

Prêcher à la fête de St Ignace de Loyola, surtout devant un chapitre général de l’ordre des frères prêcheurs, c’est sans doute un défi, mais plus encore une grande joie.

J’aimerais vous présenter une image qui montre Saint Ignace comme un mendiant en habit de pèlerin, assis parmi les gens pauvres au fond d‘une église, sous une chaire d’où un frère prêcheur prononce son homélie. 

C’est à quelques pas de l’Université de Fribourg qu’on peut contempler et méditer cette image. Elle appartient au cycle de 20 grands tableaux représentant des scènes de la vie du fondateur des jésuites dans la chapelle St-Ignace du Collège St-Michel, fondé par St Pierre Canisius en 1582. 

[Les tableaux, peints entre 1638 et 1640 par le peintre bourguignon Claude Fréchot, reprennent avec une certaine liberté des séries de gravures qui existaient à Rome, Augsbourg et Anvers. Ces gravures se basent sur la première biographie de Saint’Ignace rédigée par son compagnon Pedro Ribadeneira. Pedro lui-même avait d’abord mandaté un peintre de Madrid pour donner ensuite les tableaux à graver et à imprimer. Tout en constituant un remarquable trésor culturel pour la ville et le canton de Fribourg, cet ensemble de tableaux témoigne de la vraie histoire et de la vocation jésuite qui trouve en Ignace son archétype.]

Ce qui pourrait nous rendre curieux aujourd’hui, c’est une question qui fait appel à notre imagination dominicaine. Saint Ignace apparaît évidemment si concentré et si illuminé qu’il semble être la seule personne qui fait vraiment attention à la prédication – lui qui à ce moment était en route comme pèlerin vers la Terre Sainte et voulait s’embarquer.

Qu’est-ce qu’il a bien pu entendre en écoutant le dominicain prêchant ? Qu’est-ce qu’il a compris ? Qu’est-ce qu’il a reçu ? Ce qui est sûr, tout d’abord : La prédication lui a sauvé la vie ! En effet, à la chapelle, Ignace rencontre une femme pieuse qui, en le voyant, est inspirée à l’inviter chez elle. Bien qu’Ignace soit déterminé à prendre le brigantin et ses livres se trouvent déjà à bord, elle et son mari insistent à un tel point qu’ils l’empêchent de monter à bord. Et en fait, le bateau fit naufrage et tous les passagers trouvèrent la mort. Donc, les Jésuites n’auraient jamais été fondés si le dominicain n’avait pas tellement fasciné son auditoire. Mais laissons cela. C’est d’ailleurs rarement que nous connaissons tous les « effets secondaires » de nos prédications !

Allons plus loin : Des dominicains se sont opposés à la Compagnie de Jésus. Le célèbre évêque dominicain Melchior Cano voulait même y voir l’apparition de l’Antichrist. Pendant sa vie, Saint Ignace était plusieurs fois en conflit avec des représentants des frères prêcheurs, p.ex. à Salamanca où il se confessa chez un dominicain. Invité ensuite au couvent, les frères l’interrogèrent sur ses entretiens spirituels. La question finale était une menace évidente, et je cite le « Récit du pèlerin » : « Vous n’avez pas une formation scientifique°», disait le dominicain, « et tout de même vous parlez des vertus et des vices ? Parler de cela exige une des deux présuppositions suivantes : ou bien on est une personne érudite, ou bien on parle en vertu de l’Esprit Saint. Or, vous n’êtes pas érudit ; par conséquent vous parlez en vertu de l’Esprit Saint … ». Cela signifia à l’époque : vous êtes un des illuminé, des allumbrados ! Cela voulait dire : le cachot de l’inquisition dans le meilleur des cas … Au moins, cet entretien plutôt désagréable entraîna pour Saint Ignace la décision d’étudier la théologie, ce qu’il a fait pour plus que 10 ans, entre 1524 et 1535, à Barcelone, Alcalá, Salamanca et Paris. Ce n’est pas le moindre des mérites des dominicains face à Saint Ignace – de l’avoir poussé, presque forcé à étudier la théologie.

Notre imagination devant le tableau fribourgeois repose donc sur un fondement assez solide : C’est plus que probable qu’Ignace ait étudié la théologie sur la base de l’œuvre de Saint-Thomas et de ses commentateurs. C’était la période où le premier commentaire complet de la Summa theologiae de Thomas de Vio Cajetan fut intégré dans l’enseignement. En fait, en relisant le livre des Exercices spirituels, ce n’est pas trop difficile d’y trouver les reflets de ses études théologiques.

Je vous propose trois perspectives autour de la « Contemplation pour parvenir à l’amour » qui est située au centre de la quatrième semaine des Exercices spirituels. Ils peuvent nous aider à comprendre la figure de saint Ignace et le fondement dominicain de sa mission : 1) la grâce en tant que communication ; 2) l’amour qui intègre toute la création ; 3) la mission

1. COMMUNICATION : Dans son commentaire de Saint Thomas Cajetan parle de la grâce divine en termes de « communicatio ». C’est sans doute très actuel dans l’époque de communication universelle. Oui, Dieu communique, mais autrement, pas par Facebook et Twitter. Dieu ne communique pas simplement des informations – Dieu communique soi-même, donnant vie et offrant le bonheur à la vie de sa création. Pour Cajetan, cet accent est renforcé face à la doctrine de la justification des protestants. La justice du Christ, dit-il, ne nous est pas simplement « imputée » de l’extérieur, sans nous toucher et transformer intérieurement. La grâce du Christ nous est « communiquée » pour qu’elle nous transforme en une nouvelle créature. Pour Cajetan, il y a trois niveaux de grâce : la création en tant que telle – la rémission des péchés – et ce qu’il appelle « ordo Dei et creaturae simul », l’ordre de la communication parfaite entre Dieu et la création, un partage de vie. – Saint Ignace qui était un grand « communicateur » (avec presque 10’000 documents, sa correspondance est la plus importante au 16ème siècle) a compris par l’approche dominicaine que toute notre communication doit s’orienter à la communication avec Dieu et en Dieu ? Parler de Dieu et avec Dieu – c’est saint Dominique.

2. AMOUR : Le fruit le plus important des Exercices spirituels, c’est l’amour en tant que communication réciproque. La « Contemplation pour parvenir à l’amour » commence de manière lapidaire ainsi : « Commençons par reconnaître deux vérités : la première, que l’on doit faire consister l’amour dans les œuvres bien plus que dans les paroles. La seconde, que l’amour réside dans la communication mutuelle des biens. D’un côté, la personne qui aime donne et communique à celle qui est aimée ce qu’elle a, ou de ce qu’elle a, ou ce qu’elle peut donner et communiquer ; de l’autre côté, la personne qui est aimée agit de même à l’égard de celle qui l’aime. Si l’une a de la science, elle la communique à celle qui n’en a pas ; j’en dis autant des honneurs et des richesses, et réciproquement… ». L’amour en tant que réciprocité avec Dieu est encore plus étonnant que la grâce en tant que communication. Dieu ne donne pas seulement, il nous donne la capacité de lui répondre. Le dynamisme de Saint Ignace de transmettre la bonne nouvelle du salut jusqu’aux confins de la terre – n’aurait-il pas été encouragé et renouvelé par l’exemple de Saint Dominique et la prédication des frères prêcheurs, eux-mêmes imprégnés par cet amour ?

3. MISSION : Elle est le contenu de la communication de l’amour entre Dieu et ses créatures. Pour la théologie dominicaine, Dieu communique tout d’abord sa vie – et sa vie, c’est son amour pour toute sa création : le trésor trouvé, la perle précieuse tant cherchée. Chez Saint Thomas, la mission n’est pas une tâche parmi d’autres dans la vie de l’Église, c’est-à-dire la conversion des non-croyants. Saint Thomas la situe entre son enseignement sur la Trinité et la création. La mission prolonge les processions trinitaires vers la création. Notre mission, c’est de partager le « travail » de Dieu pour sauver le monde. Saint Ignace ose dire : « Je considérerai Dieu agissant et travaillant pour moi dans tous les objets créés, puisqu’il est effectivement dans les lieux, dans les éléments, dans les plantes, dans les fruits, dans les animaux, etc., comme un agent, leur donnant et leur conservant l’être, la végétation, le sentiment, etc. » Ne serait-ce pas grâce à Saint Dominique et à ses frères et soeurs que Saint Ignace ait compris que la mission est tout d’abord une forme de vie, une manière de partager toute notre vie avec la vie de Dieu ? C’est sans doute la raison pourquoi il a renoncé à identifier clairement « une mission » spéciale de sa Compagnie et qu’il a choisi « la mission », être envoyé pour la communication de l’amour, comme vocation de la Compagnie.

Sur terre, il y a de temps en temps des tensions entre dominicains et jésuites. Au ciel, St Dominique et St Ignace s’entendent certainement très bien, car leur vie est transparente par leur manière individuelle et spécifique de recevoir la communication de Dieu : répondre à l’amour que Dieu nous communique avec toute notre existence – et partager par notre mission le « travail de Dieu » par le Christ et son Esprit pour le salut du monde. 
Terminons avec la prière que St Ignace intègre dans sa « Contemplation pour parvenir à l’amour », une prière sans doute inspirée par la prédication et la théologie des dominicains. 

« Prenez, Seigneur, et recevez toute ma liberté, ma mémoire, mon entendement et toute ma volonté ; tout ce que j’ai et tout ce que je possède. Vous me l’avez communiqué [donné], Seigneur, je vous le rends ; tout est à vous, disposez-en selon votre bon plaisir. Donnez-moi votre amour ; donnez-moi votre grâce : elle me suffit.

Frère VERGAUWEN Guido, OP.


Prédication faite à l’occasion du Chapitre Général des Dominicains, le 31 juillet 2019 en la fête de St Ignace de Loyola Guido, fondateurs des Jésuites.

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