25 C
Sénégal
1 mars 2021
FidesPost
ACTUALITE CONTRIBUTION Nationale

« Fratelli tutti » à la lumière du triptyque : Dieu, le monde et l’homme (Par l’abbé Séraphin-Raphaël Ntab – DOCUMENT)

D’entrée de jeu, je voudrais me permettre quelques considérations sur cette dernière encyclique du Saint-Père François, signée le 03 octobre 2020, à Assise, publiée le lendemain et qui fait couler tant d’encre. Il me paraît nécessaire de lire attentivement et dans son intégralité, pour ne pas tomber dans le piège très tentant d’une certaine « banalisation médiatique » qui semblerait n’y voir aucun intérêt. En effet, le risque est grand de ne se limiter qu’à quelques passages de ce document, à mon sens, prophétique et non, comme certains voudraient le faire croire, au ras des pâquerettes. Cela dit assez que « Fratelli tutti » est loin d’être un recueil d’intentions pieuses. Cette lettre encyclique ouvre grand les portes de la vraie fraternité qui transcende les barrières raciales, ethniques, sociales, religieuses et j’en oublie. De ce fait, il y a de quoi l’inscrire, toutes proportions gardées, dans le droit-fil de « Pacem in terris » de Saint Jean XXIII, la fraternité, telle que perçue et décrite par le Saint-Père François, étant gage de paix. C’est bien l’idée du philosophe italien Massimo Borghesi, que je partage entièrement. Voilà qui en fait un texte précieux qui, s’il est bien compris, pourrait « sauver notre monde » des graves périls qu’il court.

Écrite dans un langage simple et accessible, cette encyclique est composée de huit (08) chapitres étalés sur 277 pages, qui nous donnent de jeter un regard panoramique sur l’horizon assez vaste de l’homme d’aujourd’hui, dans un contexte général pas des plus apaisés. Il va sans dire qu’une bonne méthode de lecture s’impose pour ne pas se perdre dans les méandres d’un texte qui aborde plusieurs thèmes à la fois. C’est à cette fin que je m’en vais vous proposer un triptyque qui, du moins je l’espère, vous permettra d’entrer dans l’intelligence la plus profonde et la plus juste de cette encyclique. Et ce triptyque, c’est Dieu, le monde et l’homme. Que l’on ne s’attende donc pas, ici, à un commentaire linéaire de la dernière encyclique du pape argentin. Ni le temps ni les circonstances ne s’y prêtent. En revanche, je m’emploierai à en relever les aspects fondamentaux, en suivant le triptyque plus haut annoncé, sachant ainsi ne jouer que quelques notes de cette œuvre digne des plus belles symphonies.

Dieu :

Il est difficile de parler de Dieu sans pour autant aborder la délicate question de la foi qui, depuis plusieurs générations, se décline au pluriel. En effet, si les juifs attendent encore le Messie, les chrétiens, eux, croient au Dieu Un et Trine, révélé de façon complète et définitive en Son Fils Jésus Christ, hier, aujourd’hui et toujours, déjà venu et à venir. Les musulmans, quant à eux, bien que reconnaissant Jésus en tant qu’il est « fils de Marie » (« Isa ibn Maryam »), en parlent sous un autre ton et dans une perspective tout autre, convaincus qu’ils sont de leur foi en un Dieu qui a suscité en Mahomet, fondateur de l’Islam, « le dernier des prophètes du monothéisme, au sens où il termine et scelle le cycle de la révélation monothéique abrahamique ». Et que dire, donc, du bouddhisme, cette religion dite « non-théiste » dont les adeptes vénèrent Bouddha, « l’éveillé », et suivent son enseignement qui libère l’homme de toute souffrance et le plonge dans le bonheur sans fin auquel il aspire de tout son cœur et de toute son âme ? Le décor d’une pluralité religieuse, de plus en plus prononcée, se trouve ainsi bien planté qui semble contredire toute idée d’un monde sans Dieu. C’est d’autant plus vrai que

Le pluralisme religieux que connaît notre monde d’aujourd’hui semble être un paradoxe, compte tenu de l’intention moderniste visant à annihiler ou, tout au moins, à remettre en cause la religion, particulièrement en Occident. Le rationalisme né de Descartes, l’idéalisme issu de Marx, le naturalisme prôné par Voltaire ou Nietzsche, le positivisme d’Auguste Comte, et autres constituent autant de points d’ancrage pour les courants de pensée ayant mis à rude épreuve le fait religieux qui, contre toute attente, n’a cessé de proliférer, allant même au-delà des sphères jusque-là connues. Cette résurgence du religieux, souvent comparée à un « retour anarchique du sacré », suscite à la fois fascination et inquiétude. Une fascination face au développement spontané et imparable d’un phénomène, dont le déclin fut pourtant annoncé et même affirmé. Et une inquiétude justifiée par l’effritement progressif et persistant des religions établies, d’une part, et d’autre part, tant par l’attitude d’indifférenciation adoptée par certaines tendances religieuses que par la radicalisation notée chez d’autres, au point même de développer parfois des formes violentes ou conflictuelles dans leurs rapports1.

Le choc des religions, devenu chaque jour à craindre, vient donner tout son sens à l’encyclique « Fratelli tutti » qui ne voudrait pas que les hommes, tous fils d’un même Père, se transforment en ennemis lorsqu’ils échangent autour de ce Père : Dieu. Ce texte, pour certains, au contenu superficiel, et pourtant d’une profondeur inouïe, veut convaincre le monde de la possibilité d’une paix véritable entre les religions appelées à vivre ensemble, dans le respect mutuel et à promouvoir le bien de tout homme et de tout l’homme (6). Dans ce sens, je ne crains pas d’y voir quelques traces du Concile Vatican II. En réalité, il y aurait à se demander, avec Jacques Scheuer, qui met au goût du jour les travaux du théologien belge Jacques Dupuis, si

Les Pères de Vatican II avaient conscience de l’ampleur des débats qu’ils contribuaient à ouvrir en signant la déclaration Nostra Aetate. Depuis une vingtaine d’années, nous assistons à une effervescence religieuse qui, malgré ses limites, a quelque peu démenti les prophéties sécularisantes de la génération précédente. L’intérêt pour le spirituel se trouve réhabilité de façon parfois imprévue. Plus précisément, le voisinage de traditions qui naguère s’ignoraient ou affectaient de s’ignorer suscite des réactions en sens divers. Tantôt le choc des religions encourage l’affirmation forte des identités : on chérit son héritage propre jusqu’à l’intolérance. Tantôt la découverte de similitudes ou de convergences invite, au-delà de comparaisons ponctuelles, à un relativisme qui arrondit les angles et même énerve toute conviction précise […]. Confronté au fait patent de la pluralité religieuse et à une non moins évidente mentalité marquée par le pluralisme, le croyant et le théologien s’interrogent sur le sens de leur foi et la place de leur communauté dans l’histoire du salut. Longtemps considérées comme périphériques, ces interrogations se rapprochent désormais du noyau central de la foi : révélation, salut, christologie…2

De reconsidérer ces questions, toutes aussi brûlantes les unes que les autres, nous amène à apprécier le caractère purement prophétique de « Fratelli tutti » qui se présente comme un remède curatif et préventif à la fois. Autrement dit, cette lettre encyclique veut panser les blessures d’une humanité divisée en même qu’elle prévient contre d’éventuelles crises qui pourraient naître d’un certain repli identitaire (274). Il va sans dire que « Fratelli tutti » vient nous rappeler que Dieu pose problème, que Dieu a toujours posé problème, mais qu’il est possible que les hommes vivent en paix, libres de croire différemment. Il se pose alors, pour les chrétiens, un réel défi : celui de rendre compte de leur foi et de leur espérance3 au Dieu de Jésus Christ, dans un monde pluriculturel et pluri-religieux. Comment donc annoncer Jésus Christ et la radicalité de son message aujourd’hui ? Comment dire à ceux qui sont « différents de nous » que Jésus Christ est aussi venu pour eux ? Comment convaincre les hommes et les femmes de notre temps, que l’évangile garde toute son actualité et que les béatitudes (Mt 5, 3-12) ont encore tout leur sens ? Comment être chrétiens, c’est-à-dire témoins de Jésus Christ, aujourd’hui ? (282). Même si ces questions ne se présentent pas ainsi dans l’encyclique « Fratelli tutti », elles s’en inspirent toutes. Et leur réponse, loin d’être facultative, se présente à nous comme un défi, le défi de l’heure.

Le monde :

L’horizon dans lequel se situe « Fratelli tutti » est celui d’un monde qui court vers des destins de guerre. Il est évident que le pape ne se serait pas mis à écrire une encyclique sur la fraternité universelle si tout marchait comme sur des roulettes, s’il n’y avait aucun risque de guerre. Pour rappel, « Pacem in terris », plus haut évoquée, a été publiée alors que le monde était à deux doigts d’une troisième Guerre Mondiale. Même si ce n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui, il faut reconnaitre que le manque d’une réelle fraternité entre les hommes constitue une véritable menace pour notre monde. En effet, il est indéniable que la crise de la mondialisation, l’affrontement entre les grands blocs, les guerres qui vont se multipliant, le terrorisme religieux, etc. contribuent à créer un monde très instable et prêt à s’embraser à tout moment. À cela s’ajoutent la crise économique, la pandémie de Covid-19, la question de l’immigration (18-45). Tout semble s’écrouler et l’effort de l’homme de se relever après la deuxième guerre mondiale se rapproche chaque jour un peu plus d’une grande illusion. L’incertitude règne en maître. Les relations entre les États-Unis et l’Europe se désagrègent tandis que le relativisme religieux et culturel tend à exalter le particularisme et l’isolationnisme. Partout se dressent des barrières qui font le lit d’un repli identitaire de plus en plus poussé. Vous conviendrez avec moi que cette description, très peu rassurante, ne dit qu’une part des grands maux de notre humanité.

C’est dans ce contexte, pour le moins inquiétant, que le pape François fait un rêve : celui d’une fraternité renouvelée entre les hommes : fraternité religieuse, fraternité politique, fraternité économique, fraternité sociale. Ce rêve similaire à celui de Martin Luther King (« I have a dream »), dont il est fait mention, à la fin du document, en même temps que Saint François, Gandhi, Desmond Tutu, Charles de Foucauld, autant de personnalités qui ont marqué l’histoire de l’humanité, mérite d’être fait. C’est un rêve qui a valeur d’un programme, d’une prière (8). Le pape n’est pas un naïf qui succombe à l’esprit d’utopie, au philanthropisme humanitaire ainsi que s’en plaignent certains de ses détracteurs. François est un octogénaire réaliste qui sait que le réalisme, s’il ne veut pas être cynique, doit aller plus loin, doit risquer un projet de vie en s’ouvrant à l’espérance, le chrétien étant un homme de foi et d’espérance.

À ce propos, il me plaît de rappeler que « Fratelli tutti » s’adresse à tous. Mais il est évident que parmi ses premiers destinataires, figurent en bonne place les chrétiens que nous sommes. Beaucoup d’entre nous, loin d’être des protagonistes du changement tant espéré, se posent comme une bonne part du problème. Et justement, cette encyclique, vient nous inviter à être, chacun et tous ensemble, plus une part de la solution qu’une part du problème du monde. Dans les années 70, par exemple, il n’y a pas que des non-chrétiens qui ont conduit à la subordination du christianisme au marxisme. Aujourd’hui encore, beaucoup de chrétiens sont comptés parmi les protagonistes d’une mondialisation économique abstraite et souvent violente, dominée par un néo-capitalisme sans scrupule, favorisant ainsi le soulèvement des peuples, la réémergence des nationalismes politico-religieux, la territorialisation de la religion qui se trouve réduite à un facteur ethnique, le fondamentalisme religieux, le terrorisme au nom de Dieu, etc. (141). L’Église, elle-même, ne subit pas que les coups de non-chrétiens. Son schéma actuel la présente souvent déchirée par ses propres enfants. C’est assez dire que, si les chrétiens s’employaient à jouer pleinement leur rôle, dans l’Église et dans le monde, à la suite du Christ, la situation serait bien différente et notre monde beaucoup plus beau. « Fratelli tutti » est donc avant tout un appel adressé aux chrétiens pour qu’ils s’engagent à être des artisans de paix, des bâtisseurs de ponts entre les hommes et les femmes de notre temps, de véritables « anticipateurs » (permettez-moi l’expression) de la venue du règne de Dieu qui est un règne de justice, de paix et de joie, par le Saint-Esprit (cf. Rm 14, 17). Bien entendu, il ne s’agit pas d’une paix qui annule ou nie nos légitimes différences ! La paix dont il est question accepte nos différences pour les transformer en richesses, en opportunités (217-231). Car, si nous étions tous les mêmes, le monde serait sans doute très ennuyeux.

Cette promotion de la paix dans le respect de la différence de l’autre constitue la toile de fond de « Fratelli tutti », tant il est vrai que cette encyclique s’inspire du « Document sur la fraternité humaine. Pour la paix mondiale et la coexistence commune », signé en février 2019, à Abu Dhabi avec le Grand Imam d’Al-Azhar, Ahmad Al-Tayyeb, et proposé au monde comme « l’idéal du moment » (5). Autrement dit, la fraternité religieuse se présente comme chemin vers la fraternité universelle, vers un « mouvement de paix » à même de traverser les peuples et les nations et déterminé à avoir raison des clivages sociaux, religieux, politiques et économiques qui gangrènent notre monde et le menacent de l’éteindre. Mais cela ne peut se réaliser que grâce à une « révolution culturelle » qui ouvre l’ère d’une « nouvelle culture », la « culture de la rencontre », la « culture du dialogue » (6-8) ; une culture qui veut s’écarter de la dialectique de « l’un contre l’autre » pour créer une nouvelle dialectique : celle de « l’un vers l’autre », « l’un avec l’autre », «l’un dans l’autre ». D’où la belle image du polyèdre qui a beaucoup de visages, beaucoup de côtés, mais qui forment une unité riche en nuances, le « le tout étant supérieur à la partie ». Appliqué à notre monde, ce polyèdre dit une société dans laquelle les différences sont appelées à coexister en s’intégrant, en s’enrichissant et en s’éclairant mutuellement (215). C’est dans cette logique que s’inscrivent les chapitres III et IV de « Fratelli tutti », consacrés à l’ouverture au monde qui présuppose une « anthropologie relationnelle » promotrice du dialogue entre les hommes (271), cependant sans jamais sacrifier la vérité du Christ sur l’autel d’intérêts personnels ou institutionnels. Voilà qui m’amène à dire que « Fratelli tutti » se pose aussi comme une réponse du Saint-Père François à ceux qui, ces dernières années, l’accusent de philanthropie, d’irénisme, d’humanisme, d’avoir séparé la miséricorde et la vérité, de ne pas annoncer suffisamment la vérité transcendante de Jésus Christ, etc. Le chapitre VI du document en question nous prouve bien le contraire. Au chapitre VIII, consacré au dialogue entre les religions, le pape citera Centesimus Annus, ce « texte mémorable » de saint Jean-Paul II : « S’il n’existe pas de vérité transcendante, par l’obéissance à laquelle l’homme acquiert sa pleine identité […], il n’existe aucun principe sûr pour garantir des rapports justes entre les hommes » (273). Ainsi donc, le pape n’éprouve aucune gêne à rappeler que l’identité chrétienne constitue un facteur essentiel du dialogue fraternel avec tous. C’est pourquoi, tout en appréciant l’action de Dieu dans les autres religions, « en tant que chrétiens, nous ne pouvons pas cacher le fait que si la musique de l’Évangile cesse de vibrer dans nos entrailles, nous aurons perdu la joie qui jaillit de la compassion, la tendresse qui naît de la confiance, la capacité de réconciliation qui trouve sa source dans le fait de savoir que nous sommes toujours pardonnés. Si la musique de l’Évangile cesse de jouer dans nos foyers, sur nos places, sur nos lieux de travail, en politique et en économie, nous aurons éteint la mélodie qui nous a poussés (et qui nous pousse encore) à lutter pour la dignité de chaque homme et de chaque femme […]. Pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité réside dans l’Évangile de Jésus-Christ » (277).

Le rêve du pape François d’une nouvelle fraternité, dans un monde désenchanté et en ruine, trouve donc ses racines dans l’Évangile de Jésus Christ  mort et ressuscité afin que nous ayons la vie.

L’homme :

Permettez que je commence cette dernière partie de mon exposé par une interrogation : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? » Nous reconnaissons tous cet extrait du psaume 8. L’interrogation du psalmiste que voilà, et que je prête à toute personne qui cherche un sens à sa vie, résonne, aujourd’hui, d’une manière toute particulière. L’on s’accordera alors sur l’urgence de re-penser l’homme. À vrai dire,

[…] L’homme fait face à de grands défis et à de grandes tentations. Le progrès (lui) donne des potentialités exaltantes mais crée aussi des menaces inquiétantes. D’une part, il est menacé par la catastrophe écologique, d’autre part certains parlent de le remplacer par un homme augmenté ou même un « post-humain ». Nous nous interrogeons sur sa dignité, sa vocation, son destin dans l’univers. Nous nous effrayons de ses crimes. Beaucoup réclament sans cesse de nouveaux droits qui posent des problèmes redoutables4.

Il est clair que nous nous trouvons face à une humanité inquiétante. Les plus forts écrasent les plus faibles, la vie semble ne pas avoir le même prix et les couches dites « inférieures » n’ont pas voix au chapitre. C’est à croire que Thomas Hobbes avait raison lorsqu’il affirmait : « Homo homini lupus » (l’homme est un loup pour l’homme). Dieu se serait-il donc éclipsé de notre monde ? Notre humanité aurait-elle disparu ?

C’est dans ce décor et sur cette toile de fond que paraît « Fratelli tutti » comme pour nous rappeler ces paroles de la Constitution Dogmatique Gaudium et Spes, sur l’Église dans le monde de ce temps : « Dieu, qui veille paternellement sur tous, a voulu que tous les hommes constituent une seule famille et se traitent mutuellement comme des frères5 ». En d’autres termes,

Dieu n’a pas créé l’homme seul, il a créé l’humanité comme une seule famille appelée à se construire dans la fraternité jusqu’à ce qu’elle soit pleinement rassemblée dans le Christ ressuscité comme un seul corps sous sa tête. Ce fait nous impose de reconnaître notre interdépendance et de vivre dès aujourd’hui la solidarité, spécialement envers les plus faibles qui sont aussi nos frères. Mais ce principe est nié aujourd’hui par l’invocation d’une autonomie absolue qui nous enferme dans une solitude invivable. C’est au nom de cette autonomie que sont sans cesse réclamés de nouveaux droits qui dénaturent de plus en plus la transmission de la vie […]. L’homme n’est pas fait pour cette solitude, nous avons besoin les uns des autres et nous nous influençons les uns les autres. « Tout est lié », répète le pape François (Laudato Si’). Nous faisons tous l’expérience de notre interdépendance mais l’individualisme actuel la dénie et empêche de vivre sereinement. L’humanité doit reconnaître qu’elle trouvera les solutions à ces défis par la fraternité et la coopération6.

« Fratelli tutti » nous invite à réaliser davantage que le problème de l’homme, c’est aussi le problème de Dieu. À ce propos, jetant un coup de d’œil à l’héritage des Pères de l’Église, « témoins de la vérité et témoins de l’antiquité », l’on découvre, avec Saint Irénée de Lyon, que

C’est dans la vision de la gloire de Dieu, qu’il faut « voir » l’homme : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu : si déjà la révélation de Dieu par la création donne la vie à tous les êtres qui vivent sur la terre, combien plus la manifestation du Père par le Verbe donne-t-elle la vie à ceux qui voient Dieu ?7 »

Une telle vision de l’homme se trouve clairement mise en évidence dans l’encyclique « Fratelli tutti ». En effet, le pape François nous rappelle la nécessité voire l’urgence de poser sur chaque homme un regard bienveillant, un regard fraternel. Dit autrement, « Fratelli tutti » nous invite à prendre davantage conscience du fait que « voir l’homme, c’est voir Dieu qui l’a fait à son image et à sa ressemblance ». Je ne pense pas exagérer en m’exprimant ainsi. Mais, si tel était le cas, je vous prie de bien vouloir pardonner mon audace qui n’a d’égal que mon désir de présenter l’homme dans ce qu’il a de plus grand. Ces mots que j’emprunte à Maurice Zundel viennent conforter ma position : « C’est quand nous pourrons dire du fond du cœur : « je crois en l’homme », que nous pourrons dire en vérité : « je crois en Dieu » ». C’est en ce sens que l’encyclique « Fratelli tutti » nous fait réfléchir en même temps qu’elle nous provoque. Car, comment croire encore en l’homme, malgré ses égarements ? Comment voir Dieu en l’autre, qui qu’il soit et quels que soient sa race, sa religion, son rang social, son niveau d’instruction, son camp politique, etc. ?

En ces temps de pandémie, de telles interrogations ne sont pas dénuées de sens (34-35). En effet, l’homme est appelé à apprendre de ces moments d’épreuve en réalisant chaque jour davantage à quel point nous avons besoin les uns des autres et que les mots « frère » ou « sœur » vont bien au-delà du concept : ils sont action, ils sont vie. Saint François d’Assise, dont les empreintes sur cette encyclique sont évidentes, mettait un point d’honneur à le rappeler. La référence faite au « bon samaritain », dans le deuxième chapitre de « Fratelli tutti » , implique l’idée d’un « devenir frère » perpétuel en même temps qu’elle rappelle le vécu de saint François d’Assise, ami des pauvres (il poverello), qui avait une attitude fraternelle envers les exclus de la société de son temps, ceux dont personne ne voulaient, les pauvres et les lépreux, les voleurs et les bandits, envers ceux de culture ou de religion différente comme le sultan Malik-al-Kamil rencontré en Égypte. C’est à cette fraternité « inclusive et concrète » du Saint d’Assise que veut inviter le pape François. De ce fait, avec « Fratelli tutti », la fraternité nous est proposée comme culture et le dialogue comme méthode : une fraternité en dialogue et un dialogue en toute fraternité (276).

En définitive, « Fratelli tutti », ne me paraît rien moins que la méditation d’un homme inquiet, mais plein de foi et d’espérance, sur Dieu, le monde et l’homme. Et cet homme, c’est le pape François qui lance à tous un appel pressant à re-penser Dieu, le monde et l’homme, dans une logique de « fraternité universelle » où l’homme doit oser sortir de son égoïsme, des sentiers battus, pour aller à la rencontre de l’autre, tel qu’il est et qui qu’il soit.

Après Johann Baptist Metz, souvent défini comme étant le « père de la nouvelle théologie politique », je vois, entre autres, en cette lettre encyclique du pape François, qui s’inscrit parfaitement dans le prolongement de Laudato Si’, une esquisse de théologie politique adaptée à notre monde et à l’homme d’aujourd’hui dans sa façon de croire et de vivre sa foi au milieu des autres qui sont ses frères et sœurs.

Témento, le 13 janvier 2021

Abbé Séraphin-Raphaël Ntab

Professeur de Théologie Dogmatique

Clergé Diocésain de Kolda

1 Abbé J. F. Badji, « Foi et rationalité », Centre Saint Augustin, Dakar, février 2013, p. 1.

2 J. Scheuer, « Foi chrétienne et pluralité des religions. À propos de quelques ouvrages récents », in Revue théologique de Louvain, 30, 1999, 204-214.

3 Cf. 1 P 3, 15.

4 CONSEIL PERMANENT DE LA CONFÉRENCE DES ÉVÊQUES DE FRANCE, Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? Éléments d’anthropologie catholique, Bayard-Cerf-Mame, Paris 2019, p. 15-16.

5 Gaudium et Spes, 24.

6 CONSEIL PERMANENT DE LA CONFÉRENCE DES ÉVÊQUES DE France, p. 49-50.

7 Irenee, Adversus Hæreses IV, 20, 7, cité par Ysabel de ANDIA, « L’homme vivant, gloire de Dieu. L’anthroplogie d’Irénée de Lyon », dans « Avec les Pères de l’Église, penser l’homme devant Dieu », Médiasèvres, Paris 2001, p. 11.

Laissez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Ce site Web utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Nous supposerons que vous êtes d'accord avec cela, mais vous pouvez vous désinscrire si vous le souhaitez. Accepter Lire la suite