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Sénégal
20 octobre 2020
FidesPost
VIE CHRETIENNE

Foi chrétienne et tradition africaine sénégalaise, l’éternel dilemme ?

De l’actualité d’un christianisme sans fétiche ( cf. Fabien Eboussi-Boulaga, Christianisme sans fétiche. Révélation et domination, Paris, Présence Africaine, 1981)

L’Africain peut-il être pleinement homme en mettant exclusivement le Dieu de la révélation chrétienne au centre de sa vie ? Cette question mérite d’être posée surtout dans notre contexte sénégalais où l’on note un retour en force de la tradition, au moins à travers les institutions qui les incarnent.

Cette résurgence de la tradition comme nous allons le voir, ne sonne-t-elle pas comme un rappel de l’éternel dilemme dans lequel vit le chrétien qu’on dit « écartelé » entre les deux. Pour rappel, cette théorie de l’écartèlement a été largement développée par le philosophe et théologien dominicain sénégalais Benjamin Sombel Sarr dans un de ses livres phares[1].

Il faut dire que les symptômes de cet écartèlement resurgissent à chaque fois que la foi est aux prises avec les circonstances de la vie de tous les jours. Mais surtout dans les évènements douloureux comme la maladie et le deuil pour ne citer que ces deux exemples.

Non exaucé après avoir pourtant supplié de toutes ses forces le Dieu de Jésus Christ, le fidèle chrétien africain se tourne alors vers l’ultime recours que constitue la tradition pour se tirer d’affaire. Et cela, sur les conseils insistants et persistants de coreligionnaires ou pas, le convainquant au moins d’essayer avec l’argument de taille : nous sommes avant tout des Africains ! Cette dernière réflexion-conseil est un véritable coup de grâce à la grâce baptismale qui pour cette fois ci, dans la situation concrète difficile que vit le fidèle, se révèle en apparence inefficace.

C’est alors à cet instant précis que Dieu est sévèrement critiqué voire même attaqué de toute part comme cela continue de se faire dans une certaine littérature qui ne fait que rappeler sa mort. Et cette sorte de « terrorisme » sur Dieu n’est pas seulement le fait d’une littérature venue d’ailleurs.

Elle est bien de chez nous. Et cela se traduit par un retour méthodiquement organisé à la tradition. L’illustration est que très récemment il y a eu la restauration de la royauté du Sine. A Oussouye, il y a aussi un roi ! Et un nouveau grand prêtre de la religion traditionnelle à Oukout. Sans compter les autres formes de manifestation de ce retour à la tradition que se traduit par la fréquentation et la pratique de cultes et de rites propres à la tradition. Et il faut bien remarquer combien ces pratiques traditionnelles contraire à la foi sont devenues une réalité.

Nous soulignons juste en passant des phénomènes comme le « guisané » ou voyance qui aujourd’hui s’est modernisé au point de se faire en direct sur des radios de la place qui en on fait un vrai business. Les phénomènes anciens de consultation de marabouts et autres devins quant à eux, prospèrent aujourd’hui plus que jamais. Et ce n’est pas pour demain la fin.

Malheureusement, bon nombre de chrétiens sont inscrits dans cette dynamique de retour assumé à la tradition. Et sans être dénués de sens, ils déploient un discours argumentatif détaillé pour justifier ce retour aux sources.

Sans préjuger de rien sur ces démarches, on peut emprunter à l’auteur sacré ces questions suivantes : en recourant à la tradition, est-on sûr de ne servir que Dieu seul[2] ? Est-on sûr de n’adorer que Dieu seul ?

N’est-ce pas cet écartèlement entre foi et tradition qui serait à l’origine de la mise à l’épreuve de Dieu ? Car dès lors qu’Il ne nous suffit plus pour parler comme Thérèse d’Avila[3], il est permis alors de douter de sa puissance. On en vient à remettre en cause sa présence dans notre vie au profit de celle que promeut la tradition. Et le sommet de la mise à l’épreuve de Dieu n’est-ce pas de prétexter qu’il n’écoute pas nos prières ?

La mise à l’épreuve de Dieu s’accentue et dépasse tout entendement lorsqu’on avance l’argument selon lequel le retour au village permettrait de trouver toutes les solutions à nos problèmes. Et de fait, ceux en qui on met désormais notre espérance sont alors les nouveaux « dieux » qui en viennent à concurrencer Dieu.

On nous dit avec raison que le « saltigué » ou autres devins savent lire l’avenir. Ils savent se projeter dans le futur pour nous dire le présent. Nous sommes bien admiratifs de cette « science » qu’il détient, lui et ses autres collègues que les médias nous vende à coup de publicité. Et là, la question est de savoir, est-ce que les nouveaux hommes de Dieu et autres prophètes ne seraient pas des « saltigués » ?

Pour reparler d’eux, nous leur contestons une science parfaite. Nous leur contestons la perfectibilité de la quasi-totalité de leur vision qui de notre point de vue reste limitée. La preuve, les « mages », par leur science ont pu se frayer un chemin jusqu’à trouver où le Messie devait naitre. Seulement leur question : « où est le Roi des juifs qui vient de naître » ? Mt 2,2 dit leur aveu d’inconnaissance, très exactement selon ce que nous en dit Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a et Rm 5, 12-19.

In fine, grâce à la Parole de Dieu, on peut affirmer qu’aucune culture n’est parfaite[4]. Elles toutes sont marquées du sceau de la finitude. Il en est de même pour ceux qui incarnent ces dernières y compris les institutions et ceux qui y président.

Se référer à elles, comme « parole d’évangile », c’est mettre à l’épreuve Dieu qui nous demande de l’adorer lui seul et de le servir lui seul. Tel est le caractère absolu de l’adoration que nous devons à Dieu. Que son Esprit saint nous y aide, Lui qui met dans notre bouche des Paroles de grâce et de vérité.

                                                                                       Frère Pierre-Marie Niang, op.

[1] Voir Benjamin Sombel Sarr, Sorcellerie et univers religieux chrétien en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2008.

[2] Mt 4, 1-11.

[3] Dieu seul suffit ! Est un très célèbre poème de sainte Thérèse d’Avila.

[4] Sur le côté diurne de nos cultures, il y aurait beaucoup à dire. Alors, qu’on sache que nous ne faisons pas le procès de nos cultures africaines au point de leur dénier toute pertinence. Là, n’est pas l’objet de notre propos. Bien au contraire, nos cultures renfermement des trésors inépuisables nous permettant d’être pleinement nous-mêmes tout en étant chrétien. Je pense à la « parenté à plaisanterie » pour ne citer que cette richesse de nos cultures.

1 commentaire

Léonie Sarr 29 juillet 2020 at 19 h 30 min

Merci beaucoup Frère Pierre Marie pour cette analyse pertinente et courageuse. Je veux juste ajouter que le signe de l’astre donné aux mages s’est estompé quand ceux-ci sont parvenus en Judee où se trouvait le signe par excellence : La Parole de Dieu, et c’est en consultant Michèle 5, 5 que les scribes et docteurs ont donné à Herode la bonne réponse (Bethleem) pour les mages. Je veux terminer par une question : pourquoi quand un catholique participe publiquement à des rites des religions traditionnelles africaines et s’en confesse ensuite son cas n’est pas traité comme une apostasie ?

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