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12 août 2020
FidesPost
VIE CHRETIENNE

Foi chrétienne et superstition : sont-elles réellement incompatibles ? (Père Édouard Senghor)

Le Père Édouard Senghor, prêtre de l’Archidiocèse de Paris et spécialiste en Morale Politique et Sociale, explique, dans cette chronique, pourquoi foi chrétienne et superstition sont incompatibles, en partant de la différence entre les deux expériences.

Réfléchir sur le rapport entre la foi chrétienne et la superstition n’est jamais une sinécure dans un monde devenu « un village planétaire » où le spirituel et le fait religieux sont en net recul surtout dans le vieil Occident chrétien.

En effet, dans de nombreux pays, dire qu’on ne croit en rien est une question de fierté personnelle, une manière pour l’individu d’affirmer « son moi » et son autonomie. D’ailleurs beaucoup de personnes n’éprouvent aucune gêne à se moquer parfois des croyants qu’elles regardent comme des objets de spectacle, comme des êtres qui vivent dans un autre monde mythologique, irréel, où la fiction et toutes les sortes de fantaisies ont le vent en poupe.

Pourtant, chez ces mêmes personnes qui se moquent des croyants, nous pouvons remarquer qu’il y a une asymétrie entre leurs affirmations et leur manière de vivre. D’aucuns prêtent inconsciemment foi aux superstitions, tandis que d’autres les distillent dans la société.

Il nous arrive parfois de rencontrer des gens qui nous disent : « je ne crois en rien, encore moins aux idées superstitieuses qui sont par définition ridicules et absurdes ».

Mais ce qui est amusant, c’est que ces mêmes individus, qui affirment ne pas croire ce qui leur a été dit, vont éviter certains gestes ou comportements « au cas où » ce qu’on leur a dit reposerait sur un fond de vérité. Ô douce hypocrisie quand tu nous tiens !

Nous pouvons nous amuser à faire un petit listing des superstitions les plus courantes qui datent depuis la nuit des temps : par exemple rencontrer un chat noir qui traverse la route devant soi par surprise en courant est un mauvais présage, voir des corbeaux qui croassent dans le ciel à une heure suspecte est un mauvais signe, passer sous une échelle et cueillir un trèfle à quatre feuilles est très déconseillé, ouvrir un parapluie à l’intérieur d’une maison n’est pas une bonne chose à faire, se lever du pied gauche et marcher dans la crotte n’est pas de bonne augure. Tout cela porterait malheur. On dit aussi que briser un miroir apporte sept ans de malheur, porter un vêtement vert lors d’un spectacle porte malchance, être à treize à table attire le malheur, poser un chapeau sur un lit attire le mauvais sort, offrir ou recevoir un couteau brise l’amitié, poser un pain à l’envers sur une table porte également malheur tout comme recevoir un don qui nous est fait avec la main gauche.

À côté de ces croyances qui portent malheur, il y a celles qui portent chance ou bonheur. Par exemple répandre du sel par terre partout dans sa maison chasserait les mauvais esprits, faire tomber involontairement un ustensile, voir une étoile filante, croiser les doigts, voir apparaître une araignée et l’écraser immédiatement, jeter une pièce dans une fontaine, toucher les testicules du taureau en bronze de Wall Street apporterait la richesse.

Il n’est pas rare aussi de voir des gens toucher du bois pour conjurer le mauvais sort. Ce geste par contre est en lien avec le christianisme dans le sens où le bois représente la Croix du Christ. Toucher du bois reviendrait au réflexe consistant à formuler une prière, un appel pour éviter le mauvais sort même si aucune parole n’est formulée de manière explicite et intelligible. Quel besoin tous ceux qui s’adonnent à la superstition veulent-ils combler ?

Il est vrai que la foi chrétienne et la superstition sont pour le commun des mortels des croyances parmi d’autres, mais nous ne devons pas pousser notre audace aussi loin que certains penseurs un peu provocateurs pour qui superstition et foi chrétienne seraient deux réalités liées à l’instar d’un couple fusionnel.

Les choses étant plus complexes qu’en apparence, nous allons essayer dans un premier temps montrer ce qui différencie la superstition de la foi chrétienne, et dans un second montrer les raisons pour lesquelles superstition et foi chrétienne ne font pas et ne peuvent pas faire bon ménage.

1. La différence entre superstition et foi chrétienne

L’expérience que nous avons de la vie nous permet de constater que beaucoup de nos congénères sont enclins à penser que la foi et la superstition sont des croyances. Étant des croyances, ces deux mots pourraient, pour certains, être utilisés l’un à la place de l’autre.

Ce qui est erroné parce que nous savons bien que la foi et la superstition ne sont pas des synonymes pour la seule et simple raison que la foi intègre la rationalité dans la modalité de son expression contrairement à la superstition. Pour ce qui est de la foi dite chrétienne, elle est avant tout accueil du message du Verbe incarné, adhésion rationnelle à la personne de Jésus-Christ qui nous révèle un Dieu Un et Trine. Par la foi, nous prenons conscience que l’expression de Dieu correspond, en Dieu, à la profération du Verbe éternel ; elle désigne Dieu lui-même comme Être-de-révélation. Et par elle encore nous comprenons qu’il appartient à Dieu de se montrer parce qu’il lui est propre de se donner par Jésus-Christ et en Jésus-Christ. La logique de « l’ex-pression » en Dieu fonde toute autre expression mondaine comme elle en fixe les paramètres. En ce sens, il est aisé de réaliser qu’il appartient à la foi de se montrer dans des œuvres, d’être désignée par l’art, d’être annoncée par ceux qui la partagent, d’être énoncée encore par ceux qui en scrutent le mystère et en réfléchissent la rationalité. C’est donc la rationalité qui permet de bien différencier la foi et les nombreuses croyances superstitieuses qui ne présentent aucun caractère rationnel, ni scientifique.

Les résultats des croyances superstitieuses sont en plus indémontrables et c’est une des raisons pour lesquelles a superstition demeure une réalité difficile à cerner. Quand nous parlons de superstition nous faisons référence à une croyance plus ou moins forte qui se caractérise par son aspect largement gratuit. Souvent présentée comme « la fille de la peur »1, la superstition est une manière irrationnelle de « conjurer le mauvais sort » ou de porter chance ou bonheur.

Être superstitieux, c’est accorder une importance démesurée et irrationnelle à quelque chose (une date, un objet, un lieu, une personne, un animal, un oiseau etc.) le pouvoir de porter malheur ou de porter bonheur et chance.

La Bible, elle-même, parle de la superstition dans de nombreux livres, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament.

Dans l’Ancien Testament, nous allons prendre l’exemple du général de l’armée du roi David Joab pour illustrer notre propos. Ce dernier nous apparaît comme le type même de l’homme superstitieux. En effet, dans le Second Livre de Samuel au chapitre 24 (2 S 24), Joab y est présenté comme un homme peu scrupuleux pour éliminer un rival potentiel comme Abner (commandant en chef de l’armée du roi Saül, prédécesseur du roi David), mais il est scandalisé à l’idée d’un simple recensement qui porterait malheur.

Dans le Nouveau Testament, dans l’épître qu’il adresse aux Galates, au chapitre 4, versets 9 à 11 (Ga 4,9-11), l’apôtre Paul dénonce avec véhémence la déchéance des Galates stupides qui se livrent encore à des pratiquent superstitieuses malgré la peine qu’il s’est donnée pour les évangéliser et les emmener au Christ. Que faut-il tirer de cette remarque de Paul si ce n’est que la foi chrétienne est difficilement conciliable avec la superstition ?

2. Incompatibilité de la superstition avec la foi chrétienne

À travers la remontrance que Paul, l’apôtre des nations fait aux Galates, nous comprenons bien que les superstitions sont incompatibles avec la foi chrétienne. Parce que « la foi chrétienne nait de l’expérience d’une rencontre »2 décisive et fondatrice, la rencontre avec Jésus ressuscité venu pour faire de nous des enfants de Dieu et nous donner le salut de Dieu. En rencontrant Jésus, en adhérant rationnellement à la personne de cet homme concret, réel, vivant auprès de Dieu, toujours présent dans notre vie sous le mode de l’absence et qui continue à cheminer avec nous dans la discrétion et le silence, nous prenons mieux conscience que nous sommes libérés de la peur, des ténèbres de l’ignorance et de la mort.

La foi chrétienne qui est perçue positivement comme un don de la prodigalité de l’amour de Dieu s’oppose à la superstition qui est teintée la plupart du temps d’une connotation péjorative puisqu’elle se rapporte à toutes les pratiques (religieuses ou non) considérées comme irrationnelles.

La foi chrétienne s’enracine sur la connaissance de la Vérité qu’est le Christ et elle est entrainée dans la vie de chaque jour par l’espérance et la charité contrairement à la superstition qui est une croyance irraisonnée fondée sur la peur, l’ignorance, attribuant un caractère surnaturel (ou des phénomènes, des actes, des paroles.

Quand nous disons que nous croyons et que nous avons la foi, nous ne mettons pas au placard notre esprit critique. Certes, nous invoquons une révélation, celle de Jésus-Christ.

Mais nous savons bien grâce aux témoignages des nombreux témoins qui nous ont transmis l’expérience de leur compagnonnage avec Jésus que ce dernier est vraiment ressuscité. Et c’est parce que Jésus a vaincu la mort et les forces du mal, nous avons acquis la certitude de ressusciter un jour avec le Christ pour participer au grand banquet céleste.

À la question que beaucoup se posent sur l’attitude que doit adopter un chrétien face à la superstition, il faut répondre de manière simple et limpide qu’un chrétien enraciné en Christ ne peut pas et ne doit pas s’adonner à la superstition parce que sa raison de vivre c’est le Christ et ce fait toute sa vie doit être imprégnée de l’évangile de Jésus-Christ.

En guise de conclusion, nous pouvons affirmer que la foi chrétienne et la superstition sont deux croyances incompatibles comme nous avons pu le constater.

Si l’objet de la foi chrétienne est le salut, l’objet de la superstition est le besoin légitime de l’être humain de faire face à l’angoisse existentielle. La superstition demeure une réalité difficile à éradiquer de notre monde parce qu’elle est non seulement une façon comme une autre de se protéger de l’incertitude de l’avenir, mais aussi une manière de ne pas laisser place à l’imprévu dans la vie quotidienne.

Quand nous sommes face à des personnes superstitieuses, nous ne devons pas seulement nous contenter de nous moquer d’elles en leur disant que la superstition c’est ridicule. Nous ne devons pas non plus reléguer la superstition au musée des idées et croyances saugrenues. La meilleure attitude à avoir c’est celle d’un dialogue constructif fait avec humilité tout en adoptant un comportement de prudence et de mesure, à la lumière des exigences de la charité évangélique. Il faut donc évangéliser les superstitieux en leur faisant comprendre que la superstition est dangereuse parce que ce genre de croyance aliène ceux qui s’y adonnent en les détournant de la seule vraie foi libératrice : la foi en Jésus-Christ, le Fils de Dieu venu dans le monde pour nous donner la vie en abondance et étant donné que Jésus est le seul être capable de satisfaire toutes nos attentes et de combler tous les désirs de notre cœur, Jésus seul nous suffit dans le processus de construction de notre bonheur.

Père Édouard SENGHOR

1 Louis Schweitzer, La superstition, une croyance comme une autre?, Article publié dans Les Cahiers de l’École Pastorale n°56, 2e trimestre 2005.

2 Catéchèse du pape Benoît XVI du 24 septembre 2008.

1 commentaire

Rosalie Manga 24 juillet 2020 at 3 h 48 min

Merci père Édouard pour cet enseignement, que Le Seigneur t’inspire tous les jours.

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