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Sénégal
26 novembre 2022
ACTUALITE

F. Dominique Catta : « J’espère voler le Paradis en compagnie du Bon Larron, que j’ai invoqué chaque jour pour le pauvre pécheur à l’heure de ma mort »

Le Frère Dominique Catta a rejoint la maison du Père le 18 aout 2018, après 70 ans de vie religieuse comme moine bénédictin et 65 ans de sacerdoce. Depuis l’annonce de son décès, les témoignages ne cessent de s’amonceler au-dessus de sa mémoire, pour saluer son apport dans le chant liturgique au Sénégal et dans le monde, à travers la Kora. Pourtant dans un texte intitulé « A la conquête de la liberté », dans lequel il retrace l’itinéraire de son âme, le Frère Dominique Catta nous laisse une belle leçon d’humilité. FidesPost lui rend hommage en vous proposant quelques extraits.

Né le 15 novembre 1926, le frère Dominique Catta est le dernier d’une famille de 14 enfants. Fier de son milieu social et de sa famille assez connue, il répond cependant à l’appel du Seigneur, le 5 octobre 1946 : « Lorsque j’ai quitté mes parents pour entrer à Solesmes, j’avais 20 ans.  J’étais alors jeune étudiant, fier de mon milieu social et de ma famille assez connue dans la région (…) Pourtant deux ans auparavant, le Seigneur était vraiment entré dans ma vie par la porte du cœur. Je me savais aimé de lui, à tel point que je voulais à tout prix quitter ma famille, me faire missionnaire ou moine. Finalement, c’est l’abbaye de Solesmes qui m’attira ».

Mais la réponse à l’appel du Seigneur est souvent éprouvante, marquée parfois de « séries de crises graves de dépits et de découragements ». « Des frères de milieu plus modeste que le sien n’avaient pas à son égard la considération qu’il croyait devoir mériter », éprouve le jeune novice. Pire, « l’artiste à la voix de ténor léger qui perçait facilement le grand chœur des moines, se fit reprendre plusieurs fois en public par le maître de chœur : « Frère Catta, chantez humblement ! » Pas de cadeau ! Le noviciat est le temps des dura et aspera, selon le mot de la Règle ».

Le Frère considère ces épreuves comme des moments de guérison et de libération intérieures. « A la relecture de ces événements, je comprends que la liberté intérieure est une conquête de Dieu sur les passions égoïstes et sur les appuis trop humains qui dispensent du recours à la prière et à la grâce, ou encore, une conquête où Dieu et moi engageons le combat comme Jacob combattant contre l’Ange et sortant victorieux, mais infirme, boiteux. Je compris aussi que ce ne sont pas les autres qui sont mauvais et qui doivent changer. C’est mon cœur qui doit se libérer du mensonge sur moi-même. Il faut du temps pour comprendre cela ! »

La longue mission en terre africaine et sénégalaise s’ouvre sur un fond d’échec sur le plan musical et et la disparition de sa mère : « Dix ans après mon ordination au sacerdoce en 1953, mon envoi au Sénégal coïncida avec le moment même où j’eus un amer échec dans mon obédience en musique. J’étais secrétaire du maître de chœur, Dom Gajard, un grand artiste, auquel, secrètement, je rêvais de succéder. Je fus brutalement arraché à cette illusion, par une erreur de lecture de manuscrits de chant grégorien, qui fut reprochée vivement au Maître de chœur qui avait couvert mon travail. Cela montrait surtout que je ne connaissais rien, et que je n’étais guère capable de succéder à Dom Gajard ! C’est dans cette crise que je fus désigné pour le Sénégal, quelques mois seulement après la mort de ma mère. Mais cet envoi au Sénégal rejoignait l’appel entendu à 15 ans, lorsque Jésus entra par la grande porte de mon cœur sans plus jamais en sortir, me demandant alors de porter au loin l’évangile ».

Le Frère Dominique Catta arrive au Sénégal, en compagnie de 9 frères, le 2 février 1963, à l’âge de 37 ans, après 17 ans de vie religieuse. Il expérimente une nouvelle « vocation missionnaire » qui lui permet de tourner le dos à des « humiliations cuisantes et blessures non encore guéries ».

Le jeune moine missionnaire devait encore faire face à de nouveaux obstacles:« Je me souviens du choc ressenti à mon arrivée sur le terrain nu de Keur Moussa, sans arbres, sans verdure, sans le bruit de l’eau de la rivière qui à Solesmes calmait mes colères, sans la vue des collines verdoyantes de la Sarthe, sans cloches pour annoncer les offices…Mais un beau soleil et un grand vent frais qui contrastait avec la température glaciale que nous avions eue en quittant l’Europe ! Pas de fidèles à nos messes en semaine et le dimanche, aucun chrétien dans les environs immédiats, peu de visites, mais des enfants peulh ou wolof charmants, rieurs, des femmes qui quémandaient l’eau de notre forage….Le travail manuel était intense, car nous devions achever notre installation pour l’inauguration officielle du monastère le 23 juin suivant, si bien que la tension entre nous se ressentait de la fatigue et du changement de nos habitudes ».

De ce désert fleurit, aujourd’hui, grâce l’immense contribution du frère Catta, un centre important de la musique liturgique africaine, fabriquant et vendant à travers le monde ses propres koras. Le monastère de Keur Moussa enchaîne des disques au point de recevoir en 1993 aux États-Unis le prix international de musique Albert-Schweitzer. En 2004, l’abbaye est honoré du Prix annuel des Académies pontificales encourageant le monastère pour « son précieux travail d’inculturation du très riche répertoire musical grégorien dans les cadences et rythmes de l’Afrique ».

Le Frère Dominique Catta est élevé par l’Etat du Sénégal, en 2016, au rang de « Trésor Humain Vivant » (THV), l’une des plus hautes distinctions culturelles internationales. Et le 14 janvier 2017, le trophée oscar du chant choral lui est décerné à l’occasion de ses 90 ans.

Le Frère Catta sera inhumé en terre sénégalaise, samedi 25 août prochain, au terme de 55 ans de présence. Mais avant de partir, il écrit encore ceci : « Qu’on n’imagine pas que le Frère Dominique soit parvenu au soir de sa vie à cette conquête de la liberté intérieure, face aux séductions qui remplissent la mémoire, encombrent l’intelligence et anéantissent la vie de l’âme ! Il en aura eu simplement le désir ardent, ne comptant que sur la miséricorde du Seigneur et l’intercession de Notre Dame et des Saints. Oui, c’est en larron seulement que j’espère voler le Paradis en compagnie du Bon Larron, que j’ai invoqué chaque jour pour le pauvre pécheur à l’heure de ma mort, ainsi soit-il ».

Requiscat in pace !

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