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Sénégal
28 septembre 2020
FidesPost
CONTRIBUTION

Éducation : L’enseignement des langues anciennes au Sénégal : qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Formatrice en latin / grec au Centre Régional de Formation du Personnel de l’Éducation (CRFPE) de Dakar et enseignante à la Faculté de Lettres et Sciences Humaines de l’Université Cheikh Anta Diop au Département de Lettres Modernes, Françoise Corréa est paroissienne de la Fondation de Kounoune Sangalkam Bambilor même si elle fréquente plus régulièrement la paroisse Saint Joseph de Médina. Elle nous partage dans cette chronique quelques réflexions sur l’enseignement des langues anciennes au Sénégal.

Quand on parle de l’enseignement du latin et du grec au Sénégal, tous les esprits se tournent vers le président-poète Léopold Sédar Senghor qui, en plus d’être un éminent latiniste et helléniste, fut également le théoricien de l’enseignement de ces matières à « nos chères têtes brunes » avec la fameuse méthode Africani latine discunt 1 ou ALD, (Les Africains apprennent le latin). Dans la préface du tome I, Senghor nous dit que l’originalité de cette méthode c’est qu’elle est adaptée à l’Afrique. Il faut ajouter que, par cette méthode, le Sénégal est devenu le premier pays à enseigner le latin par l’audio-visuel. Des centaines de jeunes sénégalais seront formés en langues anciennes grâce à cette politique. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Peut-être que pour beaucoup le latin et le grec sont des matières difficiles, réservées aux excellents, peut-être même que pour certains le latin est la langue de l’Eglise et qu’on ne l’utilise qu’au Vatican. Et le grec, avec ses poètes aveugles qui écrivent de si longues aventures, ses austères penseurs barbus aux syllogismes si complexes, son alphabet, ses accents et autres esprits ? Le parent d’élève verra-t-il d’un bon œil son enfant s’échiner sur les déclinaisons et autres conjugaisons aux dépens des matières scientifiques ? De nos jours, le choix est clair et il est rare de voir un parent qui veut que son enfant fasse une carrière littéraire et, pour certains, traduire un texte de Cicéron ou de Platon, c’est une réelle perte de temps quand on a des théorèmes à apprendre ou des équations à résoudre. Quant à notre potache, pour lui le latin c’est des heures en plus dans son emploi du temps, heures qu’il aurait pu passer à papoter sur les réseaux sociaux ou à jouer au foot (autre avenir plus rentable qu’un bac littéraire). Ajoutons à cela une administration parfois peu coopérative, qui place les cours de latin à des horaires pas possibles, ou pis, les supprime tout bonnement.

Pourtant, l’apprentissage du latin et du grec ne fait pas qu’apporter un atout majeur au littéraire, au philosophe ou à l’historien ou encore fournir au médecin, au pharmacien ou au botaniste l’étymologie nécessaire pour connaître la nomenclature scientifique. Mes années d’expérience m’ont appris un fait indéniable : en sixième classique, le meilleur élève en mathématiques est aussi le meilleur en latin ! Tout d’abord parce que c’est la classe où il faut mémoriser, tout retenir « par cœur » : les cas, les fonctions, les structures grammaticales qui vont devenir de plus en plus complexes. Ensuite pour un jeune esprit, qui doit développer plusieurs aptitudes comme celles d’analyse, de méthode et d’organisation, qui doit également acquérir des compétences de logique et de synthèse, quoi de mieux que le latin et le grec ? Les différents exercices, allant de la simple lecture à la version en passant par le thème, sont d’une telle exigence cognitive que l’élève ne peut y trouver que bénéfice et c’est d’ailleurs dans ce sens que l’étude du latin est essentielle à la propédeutique des langues, surtout latines.

Et puis, en plus d’apprendre différentes logiques de pensée et de perception, le latiniste/helléniste acquiert une formidable culture générale et il est très tôt confronté à des réflexions très profondes sur la condition humaine. Donc apprendre le latin n’est pas une perte de temps. Au Sénégal, l’enseignement des langues anciennes (du latin surtout) semble reprendre du poil de la bête ces dernières années, dans le public comme dans le privé, de facto les élèves deviennent de plus en plus nombreux surtout au collège. Il faut dire que le latin et le grec ont aussi profité de la politique des Progressions Harmonisées et Évaluations Standardisées (PHARES) instaurées par le MEN depuis 2016 et, pour des enfants qui, pendant tout leur cycle élémentaire ont été formatés à l’APC, apprendre une nouvelle langue devient…un jeu d’enfant.

Nous avons la chance d’être le seul pays d’Afrique à enseigner le latin et le grec dès le collège, faisons profiter à nos générations futures des opportunités qui nous ont été offertes, formons nos enfants à la logique et la précision grecque, à l’habileté et l’ingéniosité latine pour obtenir un citoyen modèle, socialement intégré, bien au fait de ses droits et de ses devoirs, l’homo senegalensis dont rêvait Senghor .

Françoise Correa

1 Africani latine discunt, N.E.A, Dakar, 1976.

2 commentaires

Ousseynou WADE 24 août 2020 at 16 h 12 min

Analyse profondément ancrée dans la réalité de nos apprenants. En conclusion, je retiens que l’enseignement des langues anciennes peut bel et bien passé. Il s’agit de stratégies et de dispositifs à même de stimuler l’intérêt des potaches. Merci Françoise.

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Mamadou DIA 29 août 2020 at 4 h 08 min

Nous ne sommes pas contre l’enseignement de langues étrangéres à nos enfants.Mais , il faut d’abord qu’ils apprennent exclusivement dans leurs langues méres, ne serait ce que jusqu’en deuxième année du secondaire; pour qu’ils s’enracinent avant tout dans leurs endogénéité.
Mamadou Dia

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