27.8 C
Sénégal
5 décembre 2022
ACTUALITE CONTRIBUTION

Dialogue islamo-chrétien : Résumé de la thèse du Frère Docteur Pierre-Marie Niang

Tout au long de la rédaction de notre thèse dont nous nous proposons de faire ici le résumé, nous avions à l’esprit la belle et attachante figure de ce dominicain français qui s’est beaucoup inverti dans l’étude et la connaissance de l’islām. Luc avec son livre Africains musulmans[1] qui fait encore autorité et bien d’autres textes[2] sur le même sujet, a fait montre d’une grande érudition dans la compréhension de la religion fondée par Muḥammād. Dès lors, en héritier et disciple du maître d’Angers, nous nous sommes investis à notre tour dans ce domaine de recherche considéré comme un apostolat aux frontières dans notre Ordre[3].

Luc de son nom de baptême, a été vicaire interprovincial (Afrique de l’Ouest et Afrique centrale) de 1967 à 1969 et provincial de l’ancienne province de Lyon (1971-1980), la Province mère de notre Province d’Afrique de l’Ouest francophone. A ce double titre au moins, il a été un acteur clé de l’implantation de l’Ordre des Prêcheurs (Dominicains) dans notre sous-région plus précisément à Dakar[4] au Sénégal où il est resté de 1958 à 1971. Et c’est dans la capitale sénégalaise qu’il fera ses premiers pas d’apôtre du dialogue islamo-chrétien avant même que le Magistère avec Vatican II n’officialise ce dialogue.

Auparavant, il avait fait un bref et fructueux séjour à l’Institut Dominicain d’Etudes Orientales (IDEO) au Caire de 1956 à 1958. Ce qui lui a permis de se préparer à cet apostolat du dialogue qui est aussi celui de l’intelligence. En effet, ce dialogue, Luc l’a non seulement vécu mais il l’a aussi prêché et enseigné au Sénégal, au Burkina Faso, au Benin et évidemment en France comme aumônier de prison.

Notre thèse est alors une reprise de l’héritage si riche légué par Luc et nous espérons à notre tour susciter chez certains de nos jeunes frères ce même amour du dialogue et de la rencontre fraternelle entre chrétiens et musulmans.

« Le dialogue islamo-chrétien selon Jean Damascène comme paradigme de la théologie du développement et de la paix. Perspectives théologico-pastorales en contexte africain sénégalais », est le sujet de notre thèse défendu le 21 octobre 2022 à l’Université Catholique d’Afrique de l’Ouest-Unité Universitaire d’Abidjan (UCAO-UUA). Notre directeur de thèse était le père Edouard Adé, un ancien du Grand Séminaire Libermann de Sébikhotane au Sénégal[5]. Il y avait aussi les Pères Professeurs des Universités Gaston Ogui Cossi et Benjamin Sombel Sarr, o.p et enfin le Professeur Babacar Samb islamologue et ancien chef de département d’arabe de l’université de Dakar et le père Adrein Essoh, professeur de théologie à l’Université Catholique d’Afrique de l’Ouest-Unité Universitaire d’Abidjan (UCAO-UUA).

Nous nous proposons dans cette présente de résumer notre thèse en cinq grands points : la présentation du sujet, la question et l’objet de notre recherche, la problématique et l’hypothèse de notre recherche, la méthodologie et enfin la restitution des résultats de notre recherche.

  1. Présentation du sujet

Le champ de recherche approprié à un tel sujet-de notre thèse- est celui de la théologie fondamentale que nous avons essayé pour notre part de circonscrire à l’entrecroisement de la patrologie et de la théologie fondamentale, en dialoguant avec les sciences humaines et sociales et l’herméneutique philosophique. Et la figure patristique qui domine cette recherche est celle de Jean Damascène fondateur du dialogue islamo-chrétien en cours dans l’empire umayyade du VIIe/VIIIe siècle de notre ère. C’est ce détour historique en particulier qui nous a permis de présenter les éléments de dialogue contenu dans la théologie du Damascène comme paradigmatique pour penser une théologie du dialogue islamo-chrétien qui soit en même temps une théologie du développement.

Evidemment, les éléments de non-dialogue notés chez le Damascène comme chez les Umayyades du reste, se présentent logiquement comme des contre paradigmes allant même jusqu’à ruiner les bases épistémologiques et théologiques de la rencontre islamo-chrétienne. Ce sont ces premiers résultats de notre double étude de la vie et de l’œuvre de Jean Damascène et des califes umayyades que nous avons pu référer à un autre contexte, celui africain sénégalais : nous l’avons fait par le biais de l’ « analogie historique ».

Par ailleurs, l’analyse systématique du corpus damascène nous a surtout permis d’en extraire nos « théologuèmes » [6] qui nous ont permis de regarder la théologie du développement comme une théologie tour à tour christologique, mariologique, pneumatologie et anthropologique.

2. Question et objet de notre recherche

La question théologique majeure qui a occupé la période patristique est comment articuler la nouveauté de la révélation chrétienne avec les cultures dans lesquelles l’évangile était annoncé. Ces cultures étaient non seulement fondées en une conception religieuse particulière mais elle elles avaient aussi une composante matérielle et civilisationnelle dont le nom moderne est le « développement ». La question de recherche qui nous a mis en route est alors celle-ci : comment retrouver chez Jean Damascène, le fondateur du dialogue chrétien avec l’islām naissant les éléments pouvant faire du dialogue interreligieux un paradigme de la théologie du développement ? Tel est la question fondamentale à la quelle nous avons essayé de répondre.

3. Problématique

Pour formuler la problématique inhérente à une telle question, nous avons privilégié le lien entre la Patristique et le Magistère dans les énonciations de théologie dogmatique. C’est dans l’encyclique Populorum Progressio de Paul VI[7] que nous avons trouvé ce nexus théologique pour la question du développement. Notre réflexion s’est ainsi largement appuyée sur l’enseignement du prédécesseur de Jean XXIII lorsqu’il affirme : « le développement est le nouveau nom de la paix » [8]. Dans cette thèse avancée par le Souverain Pontife, nous avons trouvé les fondements à partir desquels il nous a été possible d’approfondir la question du développement en lien avec la paix dans la justice et avec comme paradigme, le dialogue islamo-chrétien selon Jean Damascène. Il s’agissait alors de savoir : quel profit pouvons-nous tirer de l’expérience Damascène du dialogue qui traverse ses Ecrits sur l’islam[9] ? Le dialogue islamo-chrétien impliquerait-il la relation Eglise/Etat ? Les « théologuèmes » damascènes sont-ils pertinents pour donner un souffle nouveau au dialogue islamo-chrétien et à la relation Eglise/Etat ? Posée en lien avec notre problématique, voici la principale hypothèse que nous avons avancée : le pluralisme religieux de fait et la diversité culturelle régulée par un dialogue sincère fondée sur l’humilité, sont des voies royales pour instaurer dans nos sociétés une culture du développement et de la paix. Mais qu’en est-il de notre méthodologie ?

4. Méthodologie

Le choix de notre méthode s’est naturellement porté sur l’herméneutique. En effet, la théologie du développement comme herméneutique est l’actualisation la plus récente de la théologie du développement. Mais pour notre part, la théologie du développement comme herméneutique pratique a pour finalité la paix dans la justice. Et dans le contexte syrien umayyadien sufyanide, il a été vérifié que le développement conduit véritablement à la paix. Alors que dans le contexte africain sénégalais, la paix qui est un des fruits les plus mûrs du dialogue islamo-chrétien est un chemin de développement.

Heureuse méthode herméneutique alors dont la force réside dans le fait qu’elle est capable de résoudre le « conflit des interprétations »[10] qui peut naitre du dialogue le plus difficile, le dialogue théologique. Heureuse méthode herméneutique puisqu’elle nous permet aussi de ne pas disqualifier tout de suite le genre littéraire controversé qu’est la controverse qu’utilise Jean Damascène.

Si l’usage de cette controverse excluait ipso facto Jean Damascène du champ du dialogue, la méthode herméneutique permet de l’y réintroduire pour le regarder comme le Père du dialogue islamo-chrétien. De ce fait, le solutionnement herméneutique du « conflit des interprétations » nous donne de réhabiliter Jean Damascène et son genre littéraire qu’est la controverse. Grâce à la méthode herméneutique, le dialogue doctrinal ne doit plus être regardé comme un obstacle au dialogue.

Bien au contraire, le « conflit des interprétations » entre les deux doctrines sonnent comme un appel urgent à connaitre l’autre : il est une occasion-le « conflit des interprétations »-de faire place à l’autre afin qu’il se dise et même se proclame en toute quiétude et sans risque d’être inquiété. L’approche herméneutique du « conflit des interprétations » a un double objectif : éviter les guerres de religions et exorciser les spectacles désolants et déplorables où on voit les adeptes de ces deux grandes religions s’affronter voire s’entretuer sur la base de ces mêmes « conflits des interprétations ». L’autre objectif non moins important de l’approche herméneutique du « conflit des interprétations » c’est de réhabiliter la controverse comme démarche propre au dialogue doctrinal.

Si le dialogue même doctrinal a pu instaurer la paix dans la durée au sein de l’empire umayyade sufyanide, et aujourd’hui consolide la paix au Sénégal, on peut valablement le retenir non seulement comme un paradigme de grand intérêt épistémologique mais aussi comme un facteur de cohésion sociale tout autant intéessant pour le développement surtout lorsqu’on sait que les autres formes de dialogues-le dialogue de vie et de convivialité (convivialisme), le dialogue des œuvres (ergonisme), le dialogue des échanges spirituels (tallisme)-viennent amortir la rigueur du dialogue théologique (théologisme)[11].

5. Principaux résultats

Les résultats de nos recherches viennent confirmer le tournant herméneutique de la théologie dont a fait cas Claude Geffré[12]. Effectivement, c’est grâce à notre approche herméneutique de la théologie du dialogue islamo-chrétien de Jean Damascène comme paradigme de la théologie du développement et de la paix que nous avons pu extraire deux principes fondamentaux : la diversité culturelle et le pluralisme religieux.

Ce sont ces deux principes qui nous ont permis de poser les conditions d’un vrai dialogue. Et pour cause, sans le pluralisme religieux de fait et sans la diversité culturelle, il ne peut y avoir de dialogue possible. Autrement dit, c’est de l’impossibilité de la mise en œuvre de ces deux principes que naissent les situations dangeureuses de non-dialogue. Et ça été le cas dans le contexte de l’empire umayyade marwanide qui était en réalité une théocratie exclusiviste au double plan culturel et cultuel.

Par contre, la promotion de la diversité culturelle et du pluralisme religieux a rendu possible les quatre types de dialogues retenus par le Magistère. La preuve, dans l’empire musulman umayyade sufyanide, il n’y avait aucune forme de discrimination ou d’exclusivisme sur la base de la culture et de la religion.

Bien au contraire, c’est sur la base de leur compétence, que Jean et ses coreligionnaires chrétiens ont largement participé au développement de l’empire umayyade dans sa période sufyanide. Tant qu’il n’y avait pas de « religion d’état » (période marwanide) avec toutes les implications que cela comportent[13], les chrétiens disposaient d’une liberté sur tous les plans. Et la collaboration entre l’Eglise et l’Empire étaient effectives parce que fondée sur le principe juridique de l’équitabilité. Effectivement, la période umayyade sufyanide peut servir de « bosquet initiatique »[14] pour penser et systématiser les principes théoriques ou épistémologiques des conditions d’un dialogue riche et fécond entre chrétiens et musulmans en vue du développement, nouveau nom de la paix.

Et pour penser le cadre théorique ou épistémologique de la théologie du dialogue islamo-chrétien, il faudra impérativement et nécessairement tenir compte de la diversité culturelle qui caractérise nos sociétés africaines.

D’ailleurs cette diversité culturelle est ce qui les caractérise le plus. Et contrairement au contexte de l’empire umayyade marwanide, il n’y a jamais eu une tentative de réduire toute une société à une ethnie ou à une tribu donnée comme on a essayé d’arabiser tout l’empire à partir du règne de Marwan. La politique d’éthnicisation voire tribaliste à outrance d’une société comme ça été le cas dans la période umayyade marwanide n’a jamais existé dans le contexte du Sénégal contemporain par exemple. Une société monocultuelle et monolinguistique n’y a jamais prospéré. Ajoutons que dans le même effort de constitution du cadre théorique ou épistémologique du dialogue islamo-chrétien, le rappel de l’antériorité des cultures africaines sur les religions chrétienne et musulmane peut être d’une très grande importance.

Frère Docteur Pierre-Marie NIANG, o.p

[1] Cf. Luc Moreau, Africains musulmans, Paris/Abidjan, Présence Africaines/Ed. Inades, 1982.

[2] Voir Luc Moreau, « Patchwoerk et Arabesque », Lyon, Ed. Association Entre Vues, 2012. Voir aussi , « Les Dominicains au Sénégal et la rencontre avec l’islam en contexte africain (1955-1971) » in Les Dominicains et les mondes musulmans, Paris, Cerf, 2003, n° 15.

[3] Il est bon de rappeler que c’est le Chapitre général d’Avila de 1986 qui a défini le dialogue interreligieux comme un des cinq « apostolat aux frontières » en cours dans l’Ordre dominicain. C’est dire que la prise en compte du dialogue islamo-chrétien est aussi vieille que l’Ordre. Puisqu’on en trouve des traces même chez Thomas d’Aquin.

[4] Le frère Michel Ropers dans un de ses articles rappelait que Luc était très apprécié dans les milieux islamiques de Dakar. Cf. Michel Ropers, o.p., « Les Dominicains de la province de Lyon en Afrique de l’Ouest, Vicariat Régional d’Afrique de l’Ouest, 1997.

[5] Le père est membre de la commission théologique international (CTI) à Rome au Vatican.

[6] Concept structurant de la théologie du développement que nous avons empruntés à Benjamin Sombel Sarr, Théologie du développement et inculturation. Questions de fondements, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 17-38.

[7] Cf. Paul VI, Lettre encyclique Populorum Progressio, Librairie Editrice Vaticana, 1967.

Cf. aussi Benjamin Sombel Sarr, Théologie du développement et inculturation. Op. cit, p. 13-16.

[8] Cf. Paul VI, Lettre encyclique, PopulorumProgressio, Cité du Vatican, Librairie Editrice Vaticana, 1967, n° 76 ; 87. Tel est le présupposé théorique qui traversera tout notre travail de recherche.

[9] Cf. Jean Damascène, Écrits sur l’islam, Paris, Cerf, (Traduction Raymond LE Coz),  Coll. Sources Chrétiennes n° 383, 1992.

[10] Cf. Paul Ricoeur, Le conflit des interprétations. Essais d’herméneutique, Paris, Seuil, 1969.

[11] Les concepts entre parenthèses ont été formé par nos soins.

[12] Cf. Claude Geffré, Croire et interpréter. Le tournant herméneutique de la théologie, Paris, Cerf, 1990

[13] Restriction de liberté ….

[14] Cette notion de « bosquet initiatique » a été forgé par Oscar Bimwenyi-Kweshi. Pour sa compréhension, voir Pierre-Marie Niang, La théologie africaine, Paris, L’Harmattan, 2021, p. 85.

Laissez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Ce site Web utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Nous supposerons que vous êtes d'accord avec cela, mais vous pouvez vous désinscrire si vous le souhaitez. Accepter Lire la suite