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21 avril 2021
FidesPost
ACTUALITE Nationale VIE CHRETIENNE

Comment lire, interpréter et mettre en pratique la Bible (Enseignement)

Ce texte fait suite au premier enseignement donné par Léonie Sarr, professeur de théologie au Centre Saint Augustin de Dakar et membre de la Communauté JeunEspérance, et qui portait sur les différentes appellations de la Bible et la question de l’inspiration biblique. Voir ici.

La première séance de notre session d’introduction à la Bible nous a mis en contact avec Israël et son expérience de Dieu qui lui a parlé, d’abord de manière diverse et fragmentaire (cf. He 1, 1-2), au travers de la création, de ses actions dans l’histoire et des prophètes, pour enfin lui dire en son Fils Jésus, « à la fois le médiateur et la plénitude de la révélation »[1], sa Parole ultime et indépassable.

Or, la Parole de Dieu, quand elle est entendue, demande à être reçue et considérée pour ce qu’elle est vraiment : non une parole humaine, mais une Parole de Dieu. Ainsi seulement, sera-t-elle active parmi les croyants (cf. 1 Thes 2, 13). Cette deuxième séance insistera justement sur l’acte de réception de la Parole de Dieu. En effet, l’homme doit écouter ce Dieu qui lui parle, et accueillir ce qu’Il lui dit, afin d’en vivre ; car ces Paroles-là sont esprit et elles sont vie (Jn 6, 63) ! Justement, dans le contexte biblique, le verbe « écouter » signifie plus que percevoir par l’ouïe. Il s’agit véritablement de l’audition, de la compréhension et de la mise en pratique. Ecouter la voix (de Yahvé) correspond donc à marcher dans la voie (de ses commandements). Il faut aussi dire qu’« Ecoute » est le premier commandement :

[Yahvé] dit [à Israël] : “Si tu écoutes la voix de Yahvé, ton Dieu, si tu fais ce qui est juste à ses yeux, si tu fais attention à ses ordres et que tu observes tous ses commandements, je ne te frapperai pas comme j’ai frappé l’Égypte, car je suis Yahvé qui te guéris.” (Ex 15, 26)

Aussi, après la chute, quand Dieu vient à Adam dans le jardin, il lui dit : « Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé du fruit de l’arbre dont je t’avais interdit de manger, le sol sera maudit à cause de toi » (cf. Gn 3, 17). La première transgression humaine par rapport à Dieu est donc une écoute d’un autre que Lui.

Nous avons également déjà dit au cours de la première séance que Dieu Lui-même a souhaité la mise par écrit de sa Parole. Il l’a fait le premier[2] et a demandé aux hommes de le faire. L’acte de réception de la Parole de Dieu contenue dans les Ecritures (mais aussi la Tradition) comprend plusieurs actions. Telle est notre hypothèse, que nous appuyons sur l’entretien de Jésus avec un légiste au chapitre 10 de l’Evangile de Luc ; entretien qui donne lieu à la parabole bien connue du Bon Samaritain.

Tout part d’une question de ce légiste à Jésus : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?» (Lc 10, 25) Certains pourraient tout de suite réagir à une telle question, en disant que la vie éternelle nous est donnée par Dieu comme un don absolument gratuit, et non comme une récompense de notre manière d’agir. C’est la perspective protestante du Salut par la seule foi. D’autres diraient que justement parce que la vie éternelle est un don gratuit de Dieu, nous devons, en reconnaissance de cette largesse divine, vivre et agir bien, de manière que cette vie croisse en nous. C’est le fondement de la thèse catholique des bonnes œuvres, conséquence logique découlant du Salut par la foi.

Jésus, lui, répond à la question du légiste par deux autres questions importantes pour cette deuxième séance de notre session d’introduction à la Bible. Il lui dit d’abord : « Dans la Loi, qu’y-a-t-il d’écrit ?  » (Lc 10, 26a) Ce faisant, il nous convoque tous, et pas seulement le légiste, à nous approcher des livres saints, pour savoir ce qui y est écrit. Nous sommes là face à la première opération de l’acte de réception des écritures : la lecture. Nous la présenterons de manière plus détaillée dans la première partie de ce travail.

La deuxième question que pose Jésus au légiste est « Comment lis-tu ? » (Lc 10, 26b) Là, non seulement il s’agit de lire, mais surtout de la méthode de lecture ! En effet, Jésus pointe l’important sujet de l’interprétation de la Bible, en vue de comprendre ce que dit Dieu, hier et aujourd’hui, par sa Parole. « Il faut que l’interprète de la Sainte Ecriture, pour voir clairement ce que Dieu Lui-même a voulu nous communiquer, cherche avec attention ce que les hagiographes[3] ont voulu dire et ce qu’il a plu à Dieu de faire passer par leurs paroles »[4] nous dit le Concile Vatican II. La deuxième action intervenant dans la réception de la Parole de Dieu recoupe donc tous les efforts à faire pour l’herméneutique (mot qui signifie interprétation) des textes bibliques ; herméneutique qui est d’abord un acte ecclésial ! C’est effectivement en Eglise et avec l’Eglise qu’il faut découvrir le sens de la Parole de Dieu. Nous essaierons de rendre compte de tout ce qui intervient dans l’interprétation de la Parole de Dieu dans la deuxième partie de ce travail.

Lorsque le légiste met le doigt sur l’essentiel de la Loi qu’est l’amour de Dieu et l’amour du prochain, Jésus l’approuve pleinement en lui disant : « Tu as bien répondu ; fais cela et tu vivras » (Lc 10, 28). On est là face à la troisième opération de l’acte de réception de la Parole de Dieu. Saint Jacques n’a-t-il pas dit :

Recevez avec docilité la Parole qui a été implantée en vous et qui peut sauver vos âmes. Mettez la Parole en pratique. Ne soyez pas seulement des auditeurs qui s’abusent eux-mêmes ! Qui écoute la Parole sans la mettre en pratique ressemble à un homme qui observe sa physionomie dans un miroir. Il s’observe, part, et oublie comment il était. Celui, au contraire, qui se penche sur la Loi parfaite de liberté et s’y tient attaché, non pas en auditeur oublieux, mais pour la mettre activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant. (Jc 1, 21-25)

Il y a effectivement une béatitude dans la mise en pratique de la Parole de Dieu : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu, et qui la gardent » avait dit Jésus à propos de sa mère (Lc 11, 28). De la même manière, ceux qui s’adonnent à la lecture et à l’écoute de la Parole de Dieu, ainsi que ceux qui cherchent à en pénétrer le sens sont aussi déclarés heureux :

  • Heureux celui qui fait la lecture, heureux ceux qui écoutent les paroles de cette prophétie et tiennent compte de tout ce qui est écrit! Car le temps est proche (Ap 1, 3).
  • Heureux celui qui tient compte des paroles prophétiques de ce livre !” (Ap 22, 7)
  • Alors tout le peuple se dispersa pour manger, boire, partager, et laisser éclater sa joie, car ils avaient compris les paroles qu’on leur avait enseignées (Ne 8, 12).

La réception de la Parole de Dieu comprend donc les trois actions que sont la lecture, l’interprétation et la mise en pratique. Aucune de ces trois opérations n’est anodine et ne doit être négligée ! Nous allons donc les passer toutes trois en revue.

  1. La lecture, première action de l’acte de réception des Ecritures

La lecture, c’est la découverte du texte. Cette action est évoquée par Jésus dans sa question au légiste : « Dans la Loi, qu’y-a-t’il d’écrit ? » (Lc 10, 26a) Ce n’est ni la première, ni la dernière fois que Jésus insistera sur l’importance de l’acte de lecture des Ecritures. A plusieurs reprises, il s’adressera à ses interlocuteurs en disant : « N’avez-vous pas lu ?» Dans le seul évangile de Matthieu, cette question a six occurrences :

  • Aux Pharisiens scandalisés de voir les disciples de Jésus cueillir dans des champs des épis et les manger un jour de sabbat, Jésus dit : « N’avez-vous donc pas lu ce qu’a fait David un jour qu’il avait faim, lui et ses hommes ? Il est entré dans la Maison de Dieu et ils ont mangé les pains de l’offrande, qui étaient interdits pour lui comme pour ses hommes, car seuls les prêtres peuvent en manger » (Mt 12, 3- 4).
  • Dans ce même contexte, il leur donnera un second exemple qu’il introduit avec la même formule : « N’avez-vous pas lu non plus dans la Loi que dans le Temple les prêtres n’observent pas le repos du sabbat ? Et ce n’est pas là une faute » (Mt 12, 5).
  • Répondant à la question de certains pharisiens sur la possibilité ou non pour un homme de renvoyer sa femme pour n’importe quel motif, Jésus dira : « Vous n’avez donc pas lu que le Créateur au commencement les fit homme et femme et dit : Pour cette raison l’homme quittera son père et sa mère ; il s’attachera à sa femme et les deux seront une seule chair ?  De sorte qu’ils ne sont plus deux mais une seule chair. Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » (Mt 19, 4-6).
  • Aux chefs des prêtres et maîtres de la Loi indignés parce que dans le temple des enfants acclamaient Jésus en disant « Hosanna, au Fils de David !», il répondra : « N’avez-vous jamais lu ces paroles: Tu as mis ta louange dans la bouche des enfants et des nourrissons ? » (Mt 21, 16)
  • C’est encore aux chefs des prêtres et aux anciens du peuple que parle Jésus dans le temple quand il dit la parabole des vignerons homicides. Il les interrogera ensuite sur ce que le maître de la vigne devrait faire aux vignerons qui ont tour à tour battu voire éliminé les serviteurs et même son fils venus en son nom récupérer le produit de la vendange. A leur réponse : « Il enverra ces misérables à la mort qu’ils méritent et il remettra la vigne à d’autres fermiers : ceux-là lui en donneront les fruits quand viendra la saison», Jésus ajoute : « Peut-être avez-vous lu ceci dans les Écritures : La pierre rejetée par les constructeurs est devenue la pierre d’angle. C’est le Seigneur qui l’avait donnée, et nous restons à l’admirer » (Mt 21, 33-42).
  • Discutant avec des Sadducéens à propos de la résurrection des morts, Jésus leur dira : « Vous êtes dans l’erreur, vous ne connaissez pas les Écritures et pas davantage la puissance de Dieu. À la résurrection on ne prend plus de femme ou de mari : tous sont comme des anges de Dieu dans le ciel.  Quant à savoir s’il y a une résurrection, n’avez-vous pas lu ce que Dieu vous a dit : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ? Il n’est pas un Dieu des morts, mais des vivants ! » (Mt 22, 29-32)

Il est bon, bien sûr de lire régulièrement la Parole de Dieu de manière individuelle. Le Concile Vatican II, au n° 25 de Dei Verbum, exhortait de façon insistante et spéciale, tous les fidèles du Christ et notamment les membres des ordres religieux à acquérir, par la lecture fréquente des divines écritures, « la science éminente de Jésus-Christ » (Ph 3, 8). « En effet, l’ignorance des écritures, c’est l’ignorance de Jésus-Christ » (St Jérôme, Comm. In Is., Prol., PL 24, 17). Il est aussi bon de mettre la lecture de la Parole de Dieu au cœur de nos prières familiales ou de nos rencontres de Communautés Ecclésiales de Base (C.E.B.) ! Mais, un grand prix et une grande attention doivent surtout être accordés à la lecture de la Parole de Dieu dans le contexte de l’assemblée liturgique. C’est dans le cadre liturgique que nous faisons l’expérience d’être le « Peuple convoqué par la Parole ». Le même Concile Vatican II dira que le Christ « est présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit les saintes Ecritures »[5].

Le principal piège à éviter est de nous dire que nous connaissons un texte biblique, parce que nous l’avons déjà lu, nous l’avons entendu proclamer et même commenter par un prédicateur. Il nous faut toujours faire la lecture du texte, pour découvrir par nous-mêmes, une fois de plus, comme le dit Jésus au légiste, ce qu’il y a d’écrit. Quelques fois même deux à trois lectures du même texte seront nécessaires. Il est vrai que dès la première lecture d’un texte, montent en nous des questions, des étonnements, des sursauts, des chocs plus ou moins intenses. Il ne faut surtout pas les oublier, mais plutôt les noter, pour y revenir plus tard, notamment à la fin de l’effort d’interprétation du texte. On appelle cela la « lecture réactive ».

Pourtant la seule lecture de la Parole de Dieu ne suffit pas, quelle que soit l’abondance des réactions qu’elle suscite chez nous. Encore faut-il pouvoir comprendre cette parole de Dieu ; d’où l’importance de la deuxième action relative à l’interprétation des Ecritures.

  1. L’interprétation, deuxième action de l’acte de réception des Ecritures

Cette deuxième action qui consiste à interpréter ce qui a été lu, en vue de le comprendre, transparaît dans la deuxième question de Jésus au légiste : « Comment lis-tu ? » (Lc 10, 26b). La manière de lire peut donc favoriser, ou au contraire, empêcher une juste compréhension de la Parole de Dieu. Il faut avant toute chose éviter les interprétations fondamentalistes ou fantaisistes de la Parole. Il faut également s’interdire de s’enfermer sur soi-même dans l’effort d’explication de la Parole. L’apôtre Pierre nous met clairement en garde contre ce danger-là. Il dit :

« Avant tout, sachez-le : aucune prophétie d’Ecriture n’est objet d’explication personnelle ; ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 20-21).

La commission biblique pontificale, nous avertit aussi : « La Bible elle-même atteste que son interprétation présente des difficultés. A côté de textes limpides, elle comporte des passages obscurs »[6].

L’Ecriture témoigne qu’il est souvent nécessaire de recevoir l’aide d’autrui pour pénétrer le sens d’un texte de la Parole de Dieu. Indiquons ici trois exemples :

  • Le premier est celui de Daniel, méditant un texte du prophète Jéremie :

En l’an un de Darius, de la race des Mèdes, fils d’Artaxerxès, qui régna sur le royaume de Chaldée, en l’an un de son règne, moi, Daniel, je scrutai les Ecritures, computant le nombre des années —  tel qu’il fut révélé par Yahvé au prophète Jérémie —  qui doivent s’accomplir pour les ruines de Jérusalem, à savoir 70 ans (Dn 9, 1-2) … Je parlais encore, proférant ma prière, confessant mes péchés et les péchés de mon peuple Israël, et répandant ma supplication devant Yahvé mon Dieu, pour la sainte montagne de mon Dieu; je parlais encore en prière, quand Gabriel, l’être que j’avais vu en vision au début, fondit sur moi en plein vol, à l’heure de l’oblation du soir.  Il vint, me parla et me dit: « Daniel, me voici: je suis sorti pour venir t’instruire dans l’intelligence. Dès le début de ta supplication une parole a été émise et je suis venu te l’annoncer. Tu es l’homme des prédilections. Pénètre la parole, comprends la vision (Dn 9, 20-23).

  • Le deuxième exemple nous est fourni dans le livre de Néhémie, lorsqu’au premier jour du septième mois, Esdras réunit tout le peuple et lui fait la lecture du Livre de la Loi :

Esdras dominait tout le monde ; il ouvrit le livre devant tout le peuple, et quand il l’ouvrit tout le monde se leva.  Alors Esdras bénit Yahvé, le Grand Dieu et tout le peuple répondit les mains levées : “Amen ! Amen !” Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant Yahvé, le visage contre terre.  Josué, Bani, Chérébyas, Yamin, Akoub, Chabtaï, Hodiyas, Maaséyas, Kélita, Azarias, Yozabad, Hanan et Pélayas, qui étaient lévites, expliquaient la Loi au peuple, pendant que le peuple restait debout.  Esdras fit la lecture du livre de la Loi de Dieu, il traduisait et donnait le sens pour que l’on comprenne la lecture (Ne 8, 5-8).

  • Enfin le troisième exemple est tiré du livre des Actes des Apôtres, quand sur la route de Damas, Philippe rejoint un eunuque de la Reine éthiopienne Candace, et commente pour lui le troisième chant du serviteur souffrant, en Isaïe 53, 7-8 :

Philippe prend donc le pas de course et il entend l’autre qui lit à voix haute le prophète Isaïe. Alors il demande : “Comprends-tu ce que tu lis ?”  Et lui répond : “Comment vais-je comprendre sans personne pour me guider ?” Puis il invite Philippe à monter et à s’asseoir à côté de lui. Le passage de l’Écriture qu’il était en train de lire était celui-ci : On l’a conduit comme une brebis à celui qui l’égorge, comme un agneau muet devant celui qui le tond, il n’a pas ouvert la bouche. Dans son humiliation on l’a privé de ses droits ; qui parlera de sa postérité ? Car sa vie a été retranchée de la terre. L’eunuque demande alors à Philippe : “Je voudrais que tu me dises de qui le prophète dit cela : de lui-même ou de quelqu’un d’autre ?” Et Philippe commence à parler ; il lui annonce Jésus en partant de cette Écriture (Ac 8, 30-35).

Les livres de la Bible s’adressent à des communautés. Des communautés les ont discernés comme inspirés (les ont canonisés). Ce sont donc aussi des communautés, inspirées par le Saint-Esprit, qui doivent aussi porter et garder la responsabilité de leur juste interprétation. C’est là tout le sens et l’importance de l’homélie qui suit la lecture de textes bibliques dans le cadre d’offices liturgiques.

Pour bien comprendre le sens d’un texte biblique, il importe aussi de consentir à un effort de recherches. L’exégèse (science biblique) a ainsi développé plusieurs méthodes herméneutiques qui font appel même à l’expertise d’autres sciences telles que :

  • l’histoire (pour aider à comprendre le contexte dans lequel ont eu lieu les faits racontés par la Bible, mais également celui –plus ou moins tardif– dans lequel s’est fait leur rédaction) ;
  • l’archéologie (pour confirmer par des vestiges retrouvés –manuscrits, stèles, piscines, tombeaux, etc.– les lieux, les monuments, les objets voire les personnes dont il est question dans les textes bibliques) ;
  • la philologie et la grammaire (de la phrase mais aussi du texte) des langues anciennes comme l’hébreu, l’araméen ou le grec (pour lire les textes originaux plutôt que des traductions, et mieux cerner le sens des mots ainsi que la structure des phrases, et également des textes) …

Bien sûr, nous n’attendrons pas de maîtriser toutes ces sciences pour nous mettre à lire et interpréter la Bible ! Les exégètes s’en chargent pour nous. Les plus motivés parmi nous pourront donc se documenter davantage en lisant plus ou moins régulièrement des ouvrages ou des articles en cette matière.

En attendant, quand nous voulons personnellement ou en famille ou encore en communauté, en équipe de mouvement, lire et interpréter un texte biblique, nous pouvons nous arrêter sur des questions simples, mais importantes à se poser au cours de l’effort d’interprétation, pour ne pas donner libre cours à nos impressions, fantasmes, précompréhensions… Ces questions sont les suivantes :

  • Que savons-nous de l’auteur du texte ou du moins de la communauté de rédaction ?
  • En quel lieu et à quelle époque l’œuvre a-t-elle été produite ?
  • Qui en est la communauté destinatrice ? A quelles difficultés ou angoisses collectives celle-ci était-elle confrontée ?
  • Où se situe le texte par rapport à l’œuvre d’ensemble de l’auteur ? Cette question est importante pour bien situer le contexte proche et le contexte lointain du texte.
  • A quel genre littéraire appartient l’œuvre (historique, poétique, prophétique, apocalyptique, parabolique, …) ? On ne peut pas interpréter de la même manière un récit historique et une parabole. Pour la parabole, on doit rechercher forcément le sens profond, symbolique, au lieu de s’arrêter au sens littéral !
  • Le texte en lui-même. En le lisant attentivement, il faut chercher à repérer les marqueurs temporels et topologiques qu’il contient. Il faut aussi faire attention aux mots, expressions, ou situations qui sont répétés. Ce sont autant d’alarmes par lesquels l’auteur veut alerter le lecteur sur ce qui est réellement en jeu. Il ne faut pas non plus perdre de vue le jeu d’oppositions que le texte fait entre personnes, entre objets ou entre idées. Il faut également identifier les personnages (personnes comme objets) qui sont mis en scène, la manière dont ils sont caractérisés pour susciter la sympathie ou l’antipathie du lecteur, ce qu’ils disent ou taisent, ce qu’ils pensent, ce qu’ils savent ou ignorent, comment ils font avancer ou au contraire comment ils bloquent les projets ou quêtes en cours. Les projets ou quêtes en cours sont souvent en vue de pallier à un manque. Le nœud du texte est par rapport au manque à combler, au point qu’Etienne Charpentier dira :

« Un récit commence dès qu’il y a un manque ; il est terminé quand ce manque est comblé et tout le but du récit est de nous montrer par quelles étapes on est passé pour cela, quels obstacles il a fallu vaincre. Les différents acteurs (personnages ou objets) du texte s’organisent autour de cette recherche de l’objet manquant et on peut les regrouper en six catégories :

Destinateur                    Objet                 Destinataire

Adjuvant                         Sujet                  Opposant[7]

 

Une clarification des termes « destinateur », « objet », « destinataire », « adjuvant », « sujet » et « opposant » s’impose :

  • L’« objet » est l’élément manquant qu’il faut à tout prix obtenir. A titre d’exemple, dans le récit bien connu du premier miracle de Jésus à Cana dans le deuxième chapitre de l’Evangile de Jean, l’objet est le vin. Le récit se complique donc avec le verset 3, dans lequel il faut absolument remarquer que le manque de vin est mentionné pas moins de trois fois : « Et voilà que le vin de la noce arrive à sa fin: ils n’avaient plus de vin. La mère de Jésus lui dit : “Ils n’ont plus de vin».
  • Le « sujet » est la personne qui va être « manipulée » pour aller à la recherche de l’objet manquant. Dans le deuxième chapitre de l’évangile de Jean, le sujet est assurément Jésus ! C’est lui qui devra procurer le vin pour le bon déroulement de la fête.
  • Le « destinateur » est la personne qui va agir sur le sujet, le « manipuler » pour que ce dernier se mette en quête de l’objet manquant. Dans le deuxième chapitre de l’évangile de Jean, le destinateur est assurément la Mère de Jésus.
  • Le « destinataire » est la personne ou le groupe de personnes en faveur de qui se fait la quête de l’objet manquant. Dans le texte du miracle de Cana, le vin va profiter aux époux mais aussi à tous leurs convives. Eux tous sont donc les destinataires de la quête.
  • L’« opposant » est constitué par l’ensemble des acteurs (personnages comme objets) qui vont contrecarrer la quête et chercher à la faire échouer.
  • L’« adjuvant » est, au contraire de l’opposant, l’ensemble des acteurs (personnages comme objets) qui vont collaborer à la quête et la faire aboutir. Dans le deuxième chapitre de l’évangile de Jean, on peut désigner comme adjuvants Marie, les serviteurs, les six jarres, l’eau.

Ce schémas :  Destinateur                Objet                 Destinataire

Adjuvant                             Sujet                  Opposant

est appelé « schéma actantiel » et peut être très utile pour repérer les interactions entre les différents acteurs.

En plus du schéma actantiel, un autre outil assez simple, appelé « programme narratif »[8] permet aussi de repérer six étapes logiques, ou moments-clés d’une intrigue :

 

Les ETAPES LOGIQUES du programme narratif[9] :
1ère étape :

L’exposition ou

la situation initiale

Dans la situation initiale sont campés le lieu, le temps, les acteurs ou actants (personnages et objets).
2ème  étape :

Le nouement ou la complication

Le récit se noue ou se complique par un fait qui crée un manque.
3ème  étape :

La manipulation

La manipulation est l’action qui va être faite sur le sujet pour l’amener à se mettre à la recherche de l’objet manquant.
4ème  étape :

La compétence

La compétence est l’acquisition par le sujet du savoir ou du pouvoir qui lui permettra d’être en mesure d’obtenir l’objet manquant.
5ème  étape :

L’action transformatrice ou la Performance

Il y a performance lorsque le projet est réalisé, et le manque comblé. Le récit peut présenter une performance ou réussite du sujet, ou au contraire une contre-performance ou échec du sujet.
6ème  étape :

Le dénouement ou la situation finale

Dans la situation finale, le manque constaté dans la situation initiale est complètement comblé si le sujet a réalisé une performance ou alors ce manque persiste voire est pire si le sujet a réalisé une contre-performance.
7ème  étape :

La sanction

Toute performance doit être sanctionnée positivement par une reconnaissance et des félicitations en cas de réussite du sujet, ou négativement par un blâme en cas d’échec du sujet.

 

On voit bien que toutes ces attentions au texte convoquent un  effort d’intelligence pour faire émerger avec précaution un juste sens du texte. Mais, attention ! La Bible ne parle pas qu’à notre intelligence. Elle s’adresse aussi à notre cœur ! C’est pour cela que la recherche intelligente ne sera jamais séparée de la lecture croyante. En même temps que l’étude du texte, l’Eglise a toujours prôné une lectio divina, une méditation de foi sur le texte ; effort qui rejoint celui de la Vierge Marie, dont Luc nous dit à plusieurs reprises qu’elle gardait en son cœur et méditait les évènements de la vie de son divin  Fils, notamment sa naissance et son recouvrement au temple :

18Tous ceux qui en entendirent parler restèrent fort surpris de ce que racontaient les bergers.  19 Quant à Marie, elle gardait le souvenir de ces événements et les reprenait dans sa méditation (Lc 2, 18-19).

51Il descendit alors avec eux et revint à Nazareth. Par la suite il continua à leur obéir ; sa mère, pour sa part, gardait tout cela dans son cœur.  52 Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en âge et en grâce, aussi bien devant Dieu que devant les hommes (Lc 2, 51-52).

En plus de la lecture et de la recherche réflexive en vue de susciter le sens le plus juste possible du texte ; recherche réflexive qui comprend aussi la méditation croyante, il faut nécessairement poser une troisième action, afin de pouvoir dire qu’on a véritablement reçu le texte biblique : c’est la mise en pratique !

  1. La mise en pratique, troisième action de l’acte de réception des Ecritures

La lecture permet la découverte du texte. L’interprétation permet la connaissance du texte. Mais ce n’est pas le savoir qui sauve, c’est la foi. Or, croire, c’est obéir. « Ce n’est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le Royaume, mais celui qui fait la volonté de mon Père », nous avertit Jésus en Mt 7, 21. La mise en pratique de ce qui a été lu et compris est donc indispensable ! On le voit dans la recommandation que fait Jésus au légiste qui a bien saisi l’essentiel de la Loi qui est l’amour de Dieu et du prochain. Il lui dit : « Ta réponse est exacte. Fais cela et tu vivras » (Lc 10, 28). De même, quand le légiste montre qu’il a bien saisi le sens de la parabole du Bon Samaritain, Jésus lui dit : « Va, et toi aussi fais de même » (Lc 10, 37).

Pour démontrer que la mise en pratique fait vraiment partie de la réception de la Parole de Dieu, j’aimerai vous donner un petit témoignage personnel. J’ai plusieurs fois lu le chapitre 25 de l’Evangile de Saint Matthieu, notamment les versets liés au jugement final. Jésus nous y dit :

34 Alors le Roi dira à ceux qui sont à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, prenez possession du Royaume qui est préparé pour vous depuis la création du monde. 35 Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez accueilli, 36 sans vêtement, et vous m’avez habillé. J’étais malade et vous m’avez visité, j’étais en prison et vous êtes venus vers moi(Mt 25, 34-36).

J’ai cherché à comprendre que Jésus-Christ fait homme s’identifie à tout homme, spécialement aux plus petits parmi les hommes. J’admettais donc volontiers que tout bien fait aux affamés, aux assoiffés, aux étrangers, aux sans vêtements, ou aux malades, soit un bien fait à Jésus-Christ lui-même. Mais, j’achoppais sur « J’étais en prison et vous êtes venus vers moi » (Mt 25, 36b). Tout en moi, intelligence et cœur, refusait de voir dans le prisonnier, la personne du Christ. Les prisonniers, n’ont-ils pas contrevenu aux règlements et lois qui régissent et organisent la vie en société ? Comment voir en un malfaiteur le Christ, qui n’a jamais rien fait de mal ? Ce paradoxe n’a pu se résoudre pour moi, que lorsque j’ai réellement mis en pratique cette parole, en rendant visite à des prisonniers. Je l’ai fait avec des amis d’enfance, à l’occasion d’une fête de Noël, où  nous voulions faire du bien à des pauvres. Tout le temps de l’Avent qui avait précédé ce Noël, nous avions fait personnellement des privations et des économies, et avions organisé des collectes. A mon niveau, j’aurai souhaité que tout ce que nous aurions ainsi réussi à récolter puisse servir à des enfants malades ou démunis ; mais la plupart de mes amis voulaient que l’on aille vers les prisonniers, notamment les mineurs. J’avais donc dû me soumettre à la volonté de la majorité, sans vraiment être convaincue d’un tel choix.

Au début de cet après-midi de Noël, alors que les uns et les autres étaient occupés à préparer qui le goûter à servir aux pensionnaires de la Maison d’Arrêt et de Correction de Hann, qui les paquets à leur distribuer, il me fut demandé d’aller sur place, pour décorer la salle où devait se tenir la fête. Le régisseur de la prison fut très content de voir que nous avions pensé à apprêter les lieux avec un grand sapin, une crèche, des guirlandes et jeux de lumière. Il me dit qu’il allait chercher des personnes pour m’aider à décorer la salle. Je pensais qu’il m’enverrait des gardiens ou autres membres du personnel. En lieu et place, je vis que c’était une vingtaine de prisonniers qu’il avait appelée. De plus, il m’avait laissée absolument seule avec eux, je devrais dire contre eux tous. Persuadée qu’ils allaient immanquablement m’agresser, j’étais terrorisée. Quelle ne fut donc ma surprise de constater, au contraire, qu’ils se sont montré extrêmement gentils, courtois, serviables. Ils m’ont même fait rire par des plaisanteries. Comme des enfants, ils étaient curieux de savoir ce que nous leur avions prévu au programme de l’après-midi comme jeux et comme musiques. Ils étaient pressés que la fête ne démarre. Ils m’ont dit leur gratitude pour l’initiative que nous avions prise.

Le plus beau a été quand, pendant la fête, nous leur avons joué la « Crèche vivante » pour leur présenter le mystère  de l’Incarnation du Verbe de Dieu ; ils ont alors voulu improviser pour nous une pièce de théâtre. Elle révélait les dures conditions de vie, je devrais dire de survie des familles polygames, où le père démissionne de ses devoirs les plus élémentaires, et où les garçons font des vols de plus en plus importants, pour  donner à leur mère de quoi nourrir les nombreux enfants dont le lot est fait de maladies, d’échecs scolaires, et d’autres déboires qui ne peuvent manquer de compromettre dangereuse leur avenir. Cette pièce de théâtre m’a convaincue que je n’étais pas différente de ces jeunes en prison ; tout au plus, la vie m’avait donné plus de chances qu’eux. La parole « j’étais en prison et vous êtes venus jusqu’à moi » a alors résonné autrement en moi. Je pouvais la recevoir pleinement pour ce qu’elle est vraiment : Parole de Dieu !

D’autres paroles de la Bible peuvent encore aujourd’hui nous sembler dures, voire impossibles à accueillir. Je pense à :

  • 21 Que la crainte du Christ inspire votre soumission aux autres. 22 C’est le cas des femmes : soumises à leurs maris comme au Seigneur. 23 Pour la femme, le mari est la tête, tout comme le Christ est la tête de l’Église, lui qui sauve le corps.  24 Aussi l’Église est soumise au Christ, et de même les femmes le seront à leur mari, sans réserve (Eph 5, 21-24).
  • 5 Et vous, les plus jeunes, obéissez aux Anciens (1 P 5, 5).
  • 38 “Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. 39 Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si on te frappe sur la joue droite, présente encore l’autre joue.  40 Et si quelqu’un veut te réclamer ta tunique, donne-lui aussi ton manteau.  41 Si quelqu’un t’impose une corvée, un kilomètre à faire, fais-en deux avec lui.  42 Donne à celui qui te demande et ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter. 43Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu ne feras pas de cadeau à ton ennemi.  44 Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent.  45 C’est ainsi que vous serez les fils de votre Père des Cieux, lui qui fait briller le soleil sur les méchants comme sur les bons, et qui fait pleuvoir pour les gens honnêtes comme pour les malhonnêtes (Mt 5, 38-45).

Qu’il plaise à Dieu de faire entrer chacun de nous, et nous tous ensemble, de plus en plus, dans la béatitude de ceux qui lisent, qui écoutent, qui comprennent et qui mettent en pratique sa Parole, pour que dans notre pays, la Bonne Nouvelle soit entendue par tous, et mieux, que tous, en nous voyant vivre au quotidien l’Evangile, sache ce qu’il y a d’écrit dans la Loi, qu’ils aient envie de le lire pour découvrir que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en le croyant, ils aient la vie en son Nom. Amen !

[1] Concile Vatican II, Dei Verbum, Constitution dogmatique sur la révélation divine, 18 novembre 1965, n° 2.

[2] En Ex 24, 12 : « Dieu dit à Moïse : « Monte vers moi sur la montagne, et reste là pour que je te donne des tables de pierre avec la loi et la règle que j’ai écrites pour leur instruction » » ; Ex 31, 18 : « Après cela, lorsque Dieu eut fini de parler à Moïse sur le mont Sinaï, il lui donna les deux tables du Témoignage, tables de pierre écrites de la main de Dieu » ; Ex 32, 15-16 : « Moïse redescendit de la montagne, tenant dans sa main les deux tables du Témoignage : elles étaient écrites des deux côtés, sur les deux faces. Les tables étaient l’œuvre de Dieu et l’écriture gravée sur les tables étaient l’écriture de Dieu ».

[3] Le terme « hagiographes » signifie étymologiquement à partir de la langue grecque « auteurs sacrés » et désigne ceux qui sont tenus pour rédacteurs des livres saints.

[4] Concile Vatican II, Dei Verbum, Constitution dogmatique sur la révélation divine, 18 novembre 1965, n° 12.

[5] Concile Vatican II, Sacrosanctum concilium, constitution dogmatique sur la sainte liturgie, 4 décembre 1963, n° 7.

[6] Commission biblique pontificale, l’interprétation de la Bible dans l’Eglise, 23 avril 1993.

[7] Etienne Charpentier, Pour lire l’ancien et le nouveau testament, Cerf/Verbum Bible, Paris 1990, p. 15.

[8] Le programme narratif a été élaboré par Greimas.

[9] Cf.  Daniel Marguerat et Yvan Bourquin, Pour lire les récits bibliques. Initiation à l’analyse narrative3, Cerf-Labor et Fides, Paris-Genève 2004, pp. 64-67.

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