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3 décembre 2022
ACTUALITE EGLISE UNIVERSELLE Nationale SYNODE SUR LA SYNODALITÉ VIE CHRETIENNE

Bible et traditions africaines : comment parvenir à un christianisme africain en Afrique. L’exemple du livre des Actes des apôtres (Père Blaise Pascal Sagna)

Voici ce qui est écrit à propos du livre des Actes dans l’introduction que nous pouvons trouver dans la Bible africaine, publiée en 2015, page 1898 : « Les Actes des Apôtres peuvent être considérés comme l’un des plus importants livres pour l’inculturation en Afrique. Ce livre souligne clairement l’universalité de l’Évangile et suggère que les différentes coutumes ne sont pas un obstacle à la vie chrétienne ou à l’annonce de l’Évangile, si elles ne contredisent pas l’intention fondamentale du Christ (cf. 10,15). Les Actes rendent légitime une recherche minutieuse dans les cultures africaines et nous invitent à faire une distinction claire entre la foi et les doctrines. »

Pour le dire autrement, dans l’histoire de la Bible, dans l’histoire de l’évangélisation des traditions et cultures que nous raconte le Nouveau Testament, la tabula rasa n’a jamais été appliquée ou homologuée. Au contraire, tout au long de l’évangélisation des peuples d’Orient et d’Occident durant les deux premiers siècles de l’histoire de l’Église, le christianisme s’est enrichi au contact des différentes cultures des peuples rencontrés par les missionnaires. L’Évangile s’est toujours servi des cultures comme support pour être compris et accueilli par les peuples à qui il était annoncé.

Pour mieux illustrer cela, je voudrais parcourir deux textes tirés du livre des Actes des Apôtres qui rendent compte de cet enrichissement mutuel entre Évangile et traditions, que nous devons continuer : Ac 15 qui traite de la circoncision et des traditions juives que certains chrétiens juifs voulaient imposer aux païens qui se convertissaient à l’Évangile ; et Ac 17 qui aborde le thème de la purification de nos traditions païennes au contact de l’Évangile, représentée par l’idolâtrie qui caractérise notamment la religion grecque.

Le temps ne permet pas de lire ces deux passages, je vais donc directement les résumer et en dégager les enseignements par rapport au thème.

S’agissant de Ac 15, ce chapitre raconte ce que beaucoup considèrent comme le premier « concile » de l’histoire de l’Église, l’assemblée de Jérusalem. Pendant que Paul et Barnabé demeuraient à Antioche, un problème doctrinal d’une grande importance se posa. Des chrétiens de la Judée vinrent à Antioche et enseignaient que pour être sauvé, il fallait être circoncis selon le rite de Moïse. Selon le verset 5, il était question non seulement d’être circoncis, mais d’observer toute la loi de Moïse. Ces judéo-chrétiens disaient en effet que, pour être chrétien, il fallait aussi devenir Juif. Cette controverse reçut beaucoup d’attention au premier siècle.

Les discussions étaient très engagées durant l’assemblée de Jérusalem chargée de trouver une solution à cette crise. Mais après les témoignages édifiants de Pierre et Paul sur la foi sincère et solide des païens qu’ils ont rencontrés et convertis durant leurs voyages missionnaires, l’assemblée de Jérusalem a fini par décider que le judaïsme n’est pas le christianisme, que la circoncision ne fait pas partie du message de l’Évangile, qu’elle n’est juste qu’un élément de la tradition juive qu’il ne faut pas confondre avec l’essentiel du message évangélique. Les membres de cette assemblée ont reconnu que les éléments culturels de l’évangélisateur ne doivent pas faire de l’ombre à l’Évangile lui-même, que l’évangélisé n’est pas obligé d’accueillir les traditions de l’évangélisateur. D’ailleurs, avant que Pierre ne se décide à baptiser Corneille et sa famille en Ac 10, l’Esprit-Saint est descendu sur tous les membres de cette famille pour montrer que nos lenteurs administratives et théologiques ne freinent pas l’Esprit de Dieu qui ne tient pas compte de nos différences et qui nous précède partout.

Quant au chapitre 17 des Actes, il nous situe géographiquement dans le monde païen. Paul vient de Macédoine. Arrivé à Athènes — centre intellectuel de la Grèce, flambeau de l’esprit, aux yeux du monde civilisé —, Paul va s’adresser à l’assemblée représentative de ce peuple en utilisant un langage adapté au contexte. Athènes est le lieu rêvé pour la rencontre du message évangélique avec la sagesse des Grecs. Paul n’a pas ignoré cette belle culture, mais il a cherché des convergences entre le message évangélique et la sagesse philosophique profane. Dans son discours Paul, dévoile par sa parole prophétique les pierres d’attentes de la tradition grecque, il prend en même temps distance par rapport au culte que leur société rend à ses dieux. Il en démasque la perversion, non seulement en critiquant son polythéisme et l’ignorance coupable dont elle fait preuve, mais encore en lui montrant que ce culte, dominé par la peur, constitue une abdication de la liberté.

Nous apprenons en tout cas de ce discours de Paul, « que le message chrétien, né en terreau judaïque, dans un peuple nourri séculairement de l’Écriture, a dû, pour pénétrer dans le monde grec se soumettre à un travail exigeant d’inculturation, ce qui impliquait une confrontation franche, une adaptation à d’autres formes de pensée et de représentation, une intégration d’éléments humains susceptibles de conversion. Le discours d’Athènes se fait l’écho de cet effort que le christianisme naissant poursuivra pendant plusieurs siècles. En cela, il demeure pour nous le type de la parole missionnaire, suscitant notre réflexion et engageant notre pratique »[1].

Le discours de Paul à Athènes témoigne en effet d’un dialogue effectif entre le christianisme et l’hellénisme dont l’articulation, qui débouche parfois sur une ambivalence sémantique, en est le signe. En voulant « rendre le message chrétien compréhensible à des auditeurs étrangers à la tradition religieuse d’Israël »[2], l’auteur des Actes s’ouvre à la littérature gréco-romaine pour témoigner de l’adaptation du message chrétien à la pensée païenne. Il veut affirmer ainsi que le message chrétien est capable d’être entendu par les païens dans leur propre environnement culturel, sans rien renier de son essence, et donc sans que le lecteur chrétien s’y perde. Car c’est à cette condition que le christianisme peut prétendre à l’universalité.

CONCLUSION

En résumé de ces deux textes du livre des Actes, je voudrais dire que la culture peut être un frein à l’expansion de l’Évangile, dans les deux sens (annonce et réception) : quand le missionnaire qui annonce l’Évangile confond le message de l’Évangile avec sa propre culture (comme la circoncision en Ac 15) ; quand également celui qui doit recevoir l’Évangile refuse de renoncer à tout ce qui est contraire à l’esprit de l’Évangile (adoration des idoles en Ac 17).

Mais la culture est surtout une chance et un atout pour l’Évangile. L’évangélisateur a besoin de sa culture ou de sa tradition pour proclamer l’Évangile, il a besoin aussi de comprendre la culture ou la tradition de l’évangélisé pour que son message soit compris et accepté. C’est dans la rencontre et le dialogue des cultures que l’Évangile arrive à être compris et accepté.

En définitive, les dialogues d’aujourd’hui entre l’Évangile et les traditions culturelles africaines, tout en s’inspirant des Actes des Apôtres, doivent aller plus loin dans l’accueil mutuel de leurs valeurs et richesses respectives, si nous voulons parvenir à un christianisme africain en Afrique.

Père Blaise Pascal Sagna

[1] Philippe Bossuyt et Jean Radermakers, « Rencontre de l’incroyant et inculturation : Paul à Athènes (Ac 17,16-34), NRT 117 (1991), p. 37.

[2] Jacques DUPONT, « Le discours à l’Aréopage », lieu de rencontre entre christianisme et hellénisme », dans : DUPONT J., Nouvelles études sur les Actes des Apôtres (LeDiv 118), Paris, Cerf, 1984, 380-423, p. 396.

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